Voilà…

Il était une fois l’eurovision 2021…

J’avais décidé de ne pas « live-twitter » l’eurovision. J’ai twitté pour les demi-finales et finalement, le temps que l’on prend pour rédiger un avis, le relire, regarder les réactions parallèles à la sienne… on perd le fil des prestations, la magie du spectacle (si ! si !), on rate des intentions, des mouvements, des regards, des trucs ringards, des trucs ridicules, des moments de grâce aussi.

J’ai donc regardé le concours, comme depuis pfiouaah… 50 ans ? Je le regardais enfant avec mes parents, je le regardais étudiant, j’ai continué à le regarder depuis, sans avoir failli une seule année. Et je me souviens avoir pesté en 1982, quand, sur décision purement politique, la France toute enculturée par Jack Lang décidait de ne pas participer à cette manifestation indigne d’un peuple dont il fallait élever l’esprit. Être politique n’est pas toujours synonyme d’aveuglement et la France repris place dans le concours en 1983 avec la chanson « Vivre » portée par Guy Bonnet, l’année où Corine Hermès gagna pour le Luxembourg avec « Si la vie est cadeau »…

Donc ce samedi 22 mai à 21h00, lorsque le Te Deum de Charpentier a retenti, je me suis calé dans mon fauteuil, direction Rotterdam…

Je suis toujours surpris, parfois amusé, parfois effondré, mais finalement souvent admiratif devant les trésors d’inventivité scénographiques proposées. D’aucuns (mon frère pour ne pas le dénoncer) critiquent ce barnum d’écrans, de fumigènes, de paillettes alors qu’il s’agit d’un concours de chansons… J’ai parfois tendance à être d’accord, quand la mise en scène devient caricaturale ou grotesque.

Un exemple ? La Norvège dont le représentant Tix, engoncé dans un manteau de plumes blanches, des ailes dans le dos, des chaines aux poignets, entouré de démons cornus tout vêtus et ailés de noir… Parait que ça portait le propos de la chanson « Fallen Angel » : malgré les handicaps et les aléas de l’existence, il y a toujours de l’espoir voire une rédemption. Mouais. En l’occurrence, le propos a été totalement plombé par le côté risible de la mise en scène… Le chanteur est affecté du syndrome Gilles de la Tourette, il est bourré de tics. Etait-il utile d’enlever ses lunettes pour montrer ses yeux clignotants de façon incontrôlée ? Bah non… Si sa maladie l’avait amené à balance un fuck, un bitch ou un mother fucker au milieu de sa chanson, là, oui… LÀ, ça aurait été marrant, voire culte…

Autre caricature ? La Grèce représentée par Stephania et la chanson « Last dance ». Je ne comprends pas comment le jury français a pu lui donner ses 12 points… Une tenue violette totalement ringarde mais surtout une mise en scène que je ne sais pas (ou n’ose pas ?) qualifier. Des silhouettes de danseurs (mal) intégrées (via un fond vert) laissant imaginer une chorégraphie d’hommes invisibles et une mise en place qui devait être tellement millimétrée qu’on avait l’impression que Stephania pensait plus à son positionnement qu’à ses paroles. Son regard était vide, comme si elle lisait un prompteur. En même temps, on ne peut pas dire qu’il y avait un contenu ou un message à faire passer… Donc une prestation à la limite du grotesque et de l’amateurisme. Tout était tellement prévu, calibré, ne laissant place à aucune spontanéité… Ça devait en jeteer plein les yeux, mais ça ne pouvait pas supporter le moindre soupçon d’approximation… Raté !

Je n’ai pas plus aimé le trio Hurricane représentant la Serbie tant le côté poupées gonflables chevelues était racoleur, pour ne pas dire putassier. Chaque année on a ce genre de prestation qui mise tout sur les ventilateurs, les lèvres botoxées et les silhouettes plastifiées supposées affoler les ados prépubères… qui d’ailleurs ne regardent sans doute pas l’Eurovision…

A l’inverse, deux chansons à discours « féministe » m’ont bien accroché.

La Russie, représentée par Manizha avec le titre « Femme russe » mêlait rap et traditionalisme que ce soit dans la mise en scène ou dans la musique. Je ne m’attendais pas à entendre la Russie de Poutine sur ce registre. Malgré la barrière de la langue, on sentait une telle conviction…

Dans un genre plus consensuel, Destiny pour Malte avec « Je me casse ». J’ai été touché par cette jeune fille de 18 ans, ancienne gagnante de l’Eurovision Junior, à qui on prédisait jusqu’à la semaine dernière une victoire éclatante, et qu’on a vu se « tasser » dans son fauteuil au fur et à mesure que les points s’égrenaient et ne s’additionnaient pas sur son compteur… Sa chanson était festive, sa voix remarquable, le gimmick « Je me casse » sur un solo de saxo qui rappelait Sunstroke Project (Cf. la Moldavie, 3ème en 2017) sa présence… Peut-être que la présentation a semblé bâclée… Peut-être que la tenue (robe courte et cuissardes sur un corps plus que voluptueux) n’a pas plu… Déception donc, alors que c’est une des chansons qui m’était le plus rapidement restée en tête après une ou deux écoutes.

Autre favori qui s’est laissé distancer dans les derniers jours, la Lituanie. The Roop proposait « Discoteque », une ode à tous ceux qui dansent seuls en boite. Déjantés, en jaune canari, une choré subtilement brouillonne et décalée, un chanteur au charme fou… Ils ont fini 8ème alors qu’ils figuraient dans le top 3 il y a moins d’une semaine. Ils sont cependant restés dans mon trio de tête jusqu’au bout…

Mes chouchous étaient apparemment beaucoup plus clivants. L’Ukraine, avec le groupe Go_A et sa troublante chanteuse : Kateryna Pavlenko m’a accroché dès la première écoute l’an dernier quand ils avaient été sélectionnés pour représenter leur pays avec la chanson « Solovey ». Une voix atypique, acidulée comme peut l’être le pamplemousse au petit déjeuner. Une technique vocale parfaite, une musique mêlant le folklore, la pop, l’électro pour donner au final un rythme sauvage et fou. Une composition du titre très bien maitrisée avec cette accélération du tempo, un rythme haletant soutenu par une projection sur les écrans géants de surfeurs d’argent multiples courant (vers quoi ?)… Cette chanson est l’exemple parfait de ce que j’aime à l’Eurovision : un titre captivant, une esthétique bluffante, une découverte de sonorités alternatives… Ce qui me rend heureux, c’est de constater que cet univers musical a convaincu alors que Go_A ne figurait même pas dans le top 10, une semaine avant le concours. Ils ont décollé lors des répétitions lorsque leur mise en scène a été dévoilée. L’Ukraine est l’illustration parfaite qu’un « emballage » bien maitrisé peut sublimer une chanson qui aurait pu ou dû rester expérimentale…

A l’inverse, j’ai le sentiment que c’est l’emballage qui a desservi la proposition suisse. Gjon Tears était donné vainqueur avec « Tout l’univers », superbe ballade servie par une voix exceptionnelle. Malheureusement l’écrin proposé n’a pas été à la hauteur. Sur le plan de la scénographie, la simplicité et la sobriété étaient de mise, mais pourquoi avoir imposé à ce jeune homme une chorégraphie imbécile, désordonnée, brouillonne alors qu’il ne semblait visiblement pas à l’aise. Je n’ai surtout pas compris en quoi elle s’harmonisait au propos. Du gâchis, hélas…

La Belgique était représentée par Hooverphonic. Wow. Qu’un groupe aussi prestigieux et respecté participe au concours… gros risque, certes, mais quel bonheur ! Une proposition atypique dans le cadre du concours, mais conforme à leur réputation. J’aurais tendance à dire qu’il était écrit qu’ils ne pouvaient pas gagner. Les professionnels les ont classé 13èmes , le vote populaire ne leur a donné que 3 points. Honte au télévote !!! Mais je suis personnellement tellement heureux qu’ils aient participé sans rien lâcher de leur exigence musicale, de leur style, de leur excellence, de leur élégance…

Autre proposition dont la côte a grimpé suite aux répétitions, et donc à la découverte de leur « décor », les portugais de Black Mamba. On a beaucoup glosé sur le fait que pour la 1ère fois de leur histoire, les portugais avaient choisi une chanson en anglais, abandonnant le choix toujours assumé de chanter dans leur langue nationale. Hélas, depuis longtemps, je me suis (comme beaucoup) habitué à la généralisation de l’anglais au concours. La proposition de Black Mamba était décalée : musique et ambiance d’un autre temps, la voix nasillarde du chanteur au look de Willy DeVille oscillant entre Willie Nelson et Neil Young, le côté rétro assumé en commençant la prestation en noir et blanc pour terminer accompagné par un décor en or sur écran géant. Là encore, belle surprise et reconnaissance méritée.

Je n’ai pas été sensible à la chanson bulgare, « Growing up is getting old », que j’ai qualifiée dans ma tête de dysniaiserie pleurnicharde, au « Sugar » insipide de la Moldavie, au style feel-good du « I don’t feel hate » allemand, au gospel néerlandais de Jeangu Macrooy…

J’ai cependant été « humainement » choqué du zéro pointé de la Grande Bretagne. Aucune prestation ne devrait être confrontée à un tel affront. Surtout que cette proposition me semblait moins critiquable sur le fond comme sur la forme que les propositions racoleuses à base de nanas à moitié à poil qui proposent de mettre le feu au fond des caleçons et des cerveaux reptiliens à coup de déhanchés plus ou moins lascifs accompagnés de danseurs aux torses masculins lisses et huilés…

Tant qu’on parle racolage… J’avoue que l’espagnol, Bals Cantò, si souriant, dans son pantalon noir très ajusté et prometteur… Mais je m’égare…

On va terminer avec la France et l’Italie…

Barbara Pravi a délivré une performance de toute beauté, magistrale et sobre. L’utilisation des effets, limités à leur plus simple expression (mais bravo pour l’ombre qui se désintègre en oiseaux…) la maitrise des éclairages… Bravo, rien à jeter. J’ai été heureux de voir la qualité de cette prestation et de constater qu’elle était appréciée : 3ème pour les jurys professionnels, 2ème pour le vote populaire. Ce n’était pas mon choix à l’origine de l’aventure. On a beaucoup fait référence à Piaf… Abus de langage et d’argumentation mais finalement la filiation a été assumée. Voilà- voilà en écho à Padam-padam… Un rythme de valse, la sobriété de la gestuelle, la sobriété de la tenue noire… tout fait pour qu’on se rappelle inconsciemment des « grands » de « grande époque de la chanson française » portée par des textes qui racontaient des histoires. Tout a été fait pour jouer sur des valeurs artistiques ancrées dans l’inconscient collectif, français comme européen. Ça a marché et c’est tant mieux, sans chercher à courir après une mode ou a insérer quelques mots en anglais parce qu’on croit que ça va plaire au public européen… Je dis bravo…

Je ne dis pas que la France aurait dû gagner, mais je ne comprends pas comment l’Italie a pu arriver à la première place. Pourtant vote des professionnels (3ème) et vote des téléspectateurs (1er) ont été cohérents entre eux. Je suis incapable de retenir la ligne mélodique, la construction de leur chanson. Je n’ai pas trouvé les éléments qui ont abouti à ce choix. Pas parce que je serais hermétique à une proposition rock dans le cadre du concours… Dans le style, la proposition finlandaise, « Dark side » de Blind Channel, me paraissait plus percutante et musicalement plus « parlante » avec un gimmick facilement mémorisable. Bon l’Italie a gagné. Ça faisait une dizaine d’années que ce pays du « Big Five » figurait régulièrement dans le top 5 ; la meilleure chanson étant selon moi celle de Mahmood, « Soldi », 2ème en 2019…

L’Italie a gagné, on a un scandale à la clé avec une image qui laisserait penser que Damiano, le chanteur, se serait fait un rail de coke alors qu’on décomptait les derniers votes. Certains hurlent à la honte et à appellent à la disqualification. Certains, c’est-à-dire les français. C’est stupide, c’est incongru, c’est vain. Et la 2ème place de Barbara Pravi restera toujours plus méritoire qu’une  1ère place qui serait acquise sur le tapis vert.

Rendez-vous en Italie l’an prochain. On se souviendra je pense de la tenue des chanteurs de Maneskin mais on aura oublié leur chanson « Zitti e buoni »…  Et le concours me passionnera toujours autant !

Parlez moi d’moi, y’a qu’ça qui m’intéresse…

Il était une fois un nombril…

Le mien !

C’est sans doute une question d’âge, ou de statut, mais finalement la question se pose : je fais quoi de ma vie maintenant que je suis à la retraite ?

Je ne fais rien. Je m’occupe de moi. Et de mon chat… Je n’en ai même pas honte même s’il y a au fond de moi une petite voix qui tente de se faire entendre et à qui je n’ai pas spécialement envie de donner un écho. Cette petite voix qui crie « Égoïste ! égoïste ! » sans qu’il y ait la moindre référence à la pub de Chanel…

Je ne m’ennuie pas. Je laisse le temps s’écouler. Le confinement – ou tout ce qui s’en rapproche – ne me pèse pas. Je vois mon frère au moins une fois par semaine pour prendre le café, je vais marcher au moins une fois par semaine avec ma meilleure amie, histoire d’entretenir ce qui peut encore l’être au niveau des articulations. Je vais faire mes courses le mardi à 13h00, parce qu’il n’y a pas grand monde à Auchan à cette heure-là. Parfois une « nouvelle activité » s’insère dans mes habitudes, genre les rendez-vous chez le dentiste…

Passionnant. Palpitant. Ébouriffant même…

Qu’ai-je fait depuis le mois de novembre 2019 ? Même pas honte de dire : rien !

J’ai souvent – voire toujours – été surpris par ces collègues de travail, professeurs ou personnels de direction, qui abordaient la retraite avec l’angoisse du vide. Et qui trouvaient très rapidement une occupation associative pour donner corps ou un sens à leur nouvelle vie. J’ai souvent – voire toujours – été surpris et même admiratif de cette volonté de s’occuper en donnant aux autres ce que la vie donne de plus précieux à mon sens : le temps.

Je me suis toujours flatté de savoir « ne rien faire ». Et je continue à penser que ce n’est pas donné à tout le monde d’être oisif… 

J’ai passé 40 ans de ma vie à travailler avec plaisir et envie, sans compter mes heures. Le travail a été mon seul compagnon, le seul capable de me faire oublier qu’une fois fermée la porte de mon bureau et branchée l’alarme du lycée, j’allais me retrouver seul avec ma télé et mon plateau repas… Quand la retraite est arrivée, j’en ai été heureux et j’éprouve toujours la même satisfaction à ne rien faire certes, mais surtout à choisir de ne rien faire.

Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les 6 mois de suspension subis en 2006 par la grâce maudite d’un directeur de l’encadrement qui portait comme un trophée ses initiales : P.D. Pendant ces 6 mois, j’ai tourné en rond et je me souviens avoir écrit qu’il était pesant de devoir « gaspiller le temps ». Les journées étaient longues et j’étais comme un drogué en manque. Me priver du travail que j’aimais, que j’avais choisi, auquel je me donnais sans compter était la pire des punitions qui pouvait m’être infligée.

Aujourd’hui les choses sont différentes. Mon temps libre est un temps que j’ai gagné, que j’ai mérité et dont je peux profiter. Le risque cependant, et ce billet est finalement une mise en abime assez étourdissante, c’est que tout ce temps ne me sert à rien d’autre qu’à parler de moi et de tourner autour du concept du « me-myself-and-I ». Si je regarde furtivement par-dessus mon épaule et que je réfléchis à ce que je raconte sur Twitter par exemple, c’est très ego-centré : MA retraite, MON poids, MON régime, MON chat, MES dents et bientôt dans les prochains épisodes, MON futur projet immobilier… Plus de distanciation, plus de support comme pouvait l’être mon boulot pour intégrer l’autre, qu’il soit prof, parent ou élève, plus de raison pour réfléchir sur des principes qu’ils soient éducatifs ou politiques, rien d’autre que moi.

Est-ce que j’ai honte de cette situation ? Pas sûr en fait… Les temps actuels ne me donnent pas envie de réagir publiquement tant les mots que je lis ici ou là, les idées exposées ici ou là, les critiques ou bonnes résolutions formulées ici ou là m’apparaissent comme autant de chausse-trappes, de pièges ou de boomerangs destructeurs… Ne parler que de ma petite vie, me réjouir des informations insignifiantes que certains autres acceptent de partager sur les réseaux sociaux, cela suffit à mon bonheur. Et contribue évidemment à m’enfermer dans mon cocon d’égoïsme rassurant et protecteur.

Je pourrais parallèlement profiter de ce temps pour réfléchir et me livrer à une introspection encore plus poussée sur mes manques, mes ratés, mes approximations. Mais à quoi bon ? Me rendre malheureux en contemplant la vacuité, l’irrésolution et l’inconsistance de mes années passées ? Devoir m’avouer que si je passe mon temps à ne rien faire aujourd’hui, ce n’est que la suite logique d’années passées à combler par une frénésie professionnelle le vide de ma vie personnelle ? Quel intérêt ?

Suis-je anormal de vivre ou d’envisager ainsi cette période de ma vie ? Après tout, Madame de Staël n’a-t-elle pas écrit que « la monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme ; la monotonie, dans le grand monde, fatigue l’esprit »…

Alors voilà… Je m’occupe de « moi ». Je parle de « moi », je raconte « moi ». Et j’ai l’âme tranquille. Avec comme seul support au sentiment fugace de culpabilité qui tente parfois de m’assaillir, le regard de mon chat qui réclame des câlins (un peu) et des croquettes (surtout).  

Mad world

Il était une fois un sentiment de vide… ou pas !

J’étais parti pour écrire un billet revendicatif, aigre, moralisateur. En un mot un billet négatif qui commençait comme ça :

Bizarre cette impression que tout va trop vite ET au ralenti… Les informations se bousculent comme des boomerangs en folie, on ressasse, on croit en avoir terminé, on pense que ça va se tasser, qu’on va tourner une page et y’a toujours un connard qui remet une pièce dans le juke-box.

L’intérêt d’être en mode privé sur twitter, c’est d’être un peu à l’abri des scories plus ou moins (et souvent plus que moins) nauséabondes véhiculées par les « rézosocios » cette nouvelle entité dont on veut nous faire croire qu’elle a sa personnalité propre alors qu’elle devient de plus en plus le cloaque glauque de la pensée humaine.

Cependant les saines colères de mes twittos préférés me font connaitre nombre de dérapages trop bien contrôlés de ce monde politique sans honneur qui nous gouverne ou qui aspire à nous gouverner. La solution serait bien évidemment de faire cure de sevrage mais il y a aussi des éclats de rire bienvenus partagés par ces mêmes twittos pour faire passer une pilule trop amère…

Le vrai malaise que je ressens c’est cette juxtaposition de plus en plus exacerbée des individualismes, des particularismes, des égoïsmes.

Et puis non…

Marre de ressasser le mauvais, l’inachevé, l’incompréhensible, l’inacceptable, le rance. L’esprit parti vagabonder dans les brumes lointaines du c’était mieux avant, les oreilles bercées par des chansons du siècle dernier version seventies, je me suis souvenu d’un visage, d’un nom, d’une personnalité. Claude Teston, mon prof de français en classe de 1ère, l’année du bac de français.

Ce professeur nous faisait lire. Les livres qu’on voulait, certes dans une liste pré-établie (y’avait un programme quand même !), mais les livres qu’on décidait de choisir selon notre curiosité, notre sensibilité. Dans l’année on avait une contrainte : faire un exposé sur une de ces œuvres librement choisie. La raconter succinctement, l’analyser rapidement mais surtout répondre à une question : pourquoi avoir eu envie d’en parler aux autres. Partager. Expliquer. Argumenter. Partager. Émouvoir ou Amuser. Convaincre. Partager. Parce que si la lecture est un plaisir solitaire, le livre, la littérature, étaient, d’après M. Teston, des émotions qu’on doit partager.

Je me suis souvenu d’un cours sur les romantiques, le mal-être, la mélancolie, le ciel bas et lourd qui pesait comme un couvercle sur l’âme de Baudelaire… Je me suis souvenu de ce cours que M. Teston avait conclu en nous rappelant que, quand on a le sentiment que rien ne va, que tout nous échappe, que tout glisse dans le glauque, dans le gris, dans l’obscurité, il reste les livres, il reste l’imagination, il reste la possibilité d’inventer un horizon et la lumière…

M. Teston faisait partie de ces profs qui marquent à leur insu ceux et celles qui l’écoutaient.

Il devait avoir 40 ans quand j’en avais 17. J’ai le souvenir (approximatif) de son âge parce que j’ai encore en mémoire la joie qu’il avait souhaité partager avec nous, ses élèves, alors qu’il venait d’apprendre qu’il allait être papa pour la 1ère fois, alors qu’à son âge… J’étais en 1ère littéraire, seul garçon avec 23 filles. Autant dire que ce genre de situation bouleversait mes camarades de classe, c’était teeeeeeeeellement chou… (Et moi je trouvais ça émouvant aussi parce que je m’imaginais être papa un jour aussi).

En son honneur, lors du cours suivant, j’avais demandé à prendre la parole, comme c’était la coutume lorsqu’on avait un compte-rendu de livre à partager… et, la voix un peu mouillée, je lui avais récité le poème de Victor Hugo : Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris. / Son doux regard qui brille / Fait briller tous les yeux, / Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, / Se dérident soudain à voir l’enfant paraître, / Innocent et joyeux.

 Il avait souri, l’œil embué. Mes copines m’avaient applaudi timidement en épiant la réaction du prof… Il avait enchainé (presque) comme si de rien n’était, en me demandant de justifier mon choix et de répondre à la question traditionnelle : Pourquoi avoir éprouvé l’envie de partager ce texte.

Je ne pouvais pas lui dire « parce que je suis heureux pour vous ! parce que je vous admire ! »

Je ne pouvais pas lui dire que c’était ma façon de lui retourner les paroles d’espoir et d’avenir dont il parsemait ses cours à notre intention. J’ai dû balbutier une réponse banale, insipide, rapide et convenue…

Alors voilà… Aujourd’hui j’ai décidé que j’oublierai les Blanquer, Schiappa, Zemmour, Erdogan et Bolloré, les querelles incongrues à propos des écolos, d’Hidalgo et des généraux frondeurs, le confinement, les masques, les vaccins… J’oublierai tout ça pour ne garder que les souvenirs qui en valent la peine. Pas parce que c’était mieux avant… mais parce que ça fait du bien de faire remonter des émotions positives. Et de les partager…

Merci Monsieur Teston, vous ne le saurez jamais… mais aujourd’hui encore, je me souviens de votre humanité, de votre bienveillance et de votre optimisme. Et dans ce monde désespérément fou et narcissique, ça fait du bien !

I am (not) what I am (part 2)

Il était une fois un coming out raté…

J’ai regardé il y a quelques jours un documentaire « Mon fils est homo » qui avait été diffusé à la télé il y a quelques mois. Parmi les témoignages, celui d’une maman, la seule à rester dans la pénombre de l’anonymat, qui expliquait l’effondrement intérieur ressenti quand son plus jeune fils (elle a trois enfants ) lui avait annoncé qu’il était homo… Peu de temps après, l’ainé lui avait déclaré que lui aussi, était gay. Et il avait ajouté, devant sa mère effondrée : « mais enfin maman, tu sais bien ce qu’on dit : ça marche par portée ». D’ailleurs, la sœur elle aussi est lesbienne… La maman l’a appris plusieurs mois plus tard, ravivant les questionnements-types : « Qu’est-ce que j’ai raté dans l’éducation que je leur ai donnée ? »…

Mon frère est homo et, même si ce mot n’a jamais été clairement prononcé en famille, je sais que mes parents « savaient » sans en parler ouvertement… et qu’ils « luttaient » pour ne pas en faire un sujet de discussion car – étant donné les caractères bien trempés de maman et de son fils aîné – ça aurait tourné au clash violent. Les dialogues peuvent difficilement se vivre et survivre à un « C’est comme ça » aussi définitif que basique et caricatural…

N’en pas parler, c’était aussi le meilleur moyen de préserver l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre. Maman avait, je crois, intériorisé cette forme de « lâcheté », bien éloignée pourtant de sa personnalité…

En 2006, lorsque l’affaire de mon blog a éclaté, lorsqu’il est devenu évident que cela allait devenir un sujet dans les journaux, il a fallu que je prenne les devants. Je n’avais pas fait mon coming out et seuls mes « lecteurs » savaient. Pas mes parents, j’ai envie d’écrire surtout pas mes parents. Je me souviens avoir alors écrit que j’en voulais à celui qui me sanctionnait parce qu’il allait m’obliger à me dévoiler à mes parents. J’avais rêvé de pouvoir dire un jour à mes parents « je suis amoureux d’un garçon » et non pas « je suis homo ». Je rêvais d’un coming out motivé par l’amour, par le cœur, par les sentiments, et non pas limité à un simple mot – l’homosexualité – qui renvoie trop souvent, par ses sonorités, à la sexualité, donc au sexe…

Papa et Maman ont été merveilleux de force, de soutien, d’amour dans cette épreuve. Mais même si tout était finalement réuni pour rendre transparente ma vie, je me souviens avoir expliqué, à mi-voix que… quand on ne rencontre pas l’amour avec une femme, chercher du réconfort avec un homme était plus simple, plus immédiat, moins contraint par les enjeux ou par les rituels de séduction… En clair, j’avais laissé la porte entrouverte, j’étais… bisexuel.

Pour mes parents, c’était une rue pavée de bombes qui éclatait sous leurs pieds. Les dangers d’internet dans lesquels leur fils s’était englué, une situation professionnelle qui explosait, la révélation d’un pan entier de la vie intime de leur gamin qui leur explosait au cœur. J’en voulais à ce sinistre haut fonctionnaire qui me piétinait en me sanctionnant, mais qui piétinait aussi la vie calme et sereine de mes parents. Je lui en voulais de me déshabiller publiquement. Un des aspects les plus violents, c’était d’être obligé de convenir que je m’étais caché, que j’avais menti à mes parents pendant tant d’années. Pas facile non plus pour eux, qui avaient déjà 70 ans, de devoir tout « reformater ». Si j’avais été honnête avec moi-même, c’est lorsque j’avais 20 ou 25 ans que j’aurais pu ou dû leur en parler… (A condition de me l’avouer à moi-même d’ailleurs !) A 40 ans, outre les questionnements culpabilisants qui semblent devoir assaillir tous les parents quand on les interroge, s’ajoutait la révélation d’un mensonge entretenu jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après années… Oui j’avais menti à mes parents…

Et j’ai continué à leur mentir, dans un silence plus ou moins tacitement accepté par eux comme par moi. Je crois que j’ai laissé penser que ce qui avait été évoqué/révélé dans les journaux, c’était une passade, une période hésitante de ma vie, mais pas ma vie.

Je ne les ai jamais détrompés complètement…

Je ne les ai en fait jamais détrompés tout court.

On a « oublié » d’en reparler sereinement, on a « omis » d’en parler franchement.

Mon frère, sans rien dire lui non plus ouvertement, avait laissé comprendre que de son côté, le doute n’existait pas. Mais rien n’a jamais été exprimé clairement. Question de caractère, de tempérament. Il aurait balancé le fait qu’il était homo comme une provocation, cassante, définitive… et les mots qui auraient suivi auraient eux aussi été cassants, définitifs. Alors il parlait de Jean Luc, de son ami avec qui il voyageait, avec qui il partait en vacances. Mais les mots n’ont jamais dépassé l’allusion. Pourtant Papa et Maman n’étaient pas psycho-rigides, ni homophobes. Ils étaient même pétris de bienveillance… Je pense qu’ils étaient seulement mal à l’aise, contrariés, inquiets. L’homosexualité ne leur apparaissait pas comme étant « anormale » mais… Mais pas forcément « normale » pour autant. L’incompréhension était, je crois, le sentiment dominant toute autre considération dans leur esprit et dans leur cœur.

Si je dois m’en vouloir (et je m’en veux maintenant que je ne peux plus rien changer) c’est de ne leur avoir pas fait confiance… De n’avoir pas eu la l’intelligence de comprendre que leur amour aurait évidemment permis de surmonter leurs craintes et leur peine.

Peine, parce qu’il est tellement plus facile d’être hétéro. Peine, parce que même si Maman clamait haut et fort quand j’étais gamin, qu’elle ne serait pas là pour jouer à la nounou avec mes futurs enfants… elle aurait tellement aimé me voir devenir papa…

Quelques années plus tard, Papa n’était plus là… Tous les 15 jours j’allais voir Maman, je l’aidais, je faisais des trucs aussi bêtes et basiques que faire les courses, faire son lit… des choses que son état de santé et la faiblesse dans des jambes ne lui permettaient plus de faire avec aisance ou facilité… L’occasion aussi de manger tous les deux, parce que Maman mettait un point d’honneur à continuer à cuisiner pour moi… Je lui racontais des anecdotes liées à mon boulot…

Un jour, je lui ai raconté que « l’affaire Garfieldd » m’avait une nouvelle fois éclaté au visage, 10 ans plus tard, avec des élèves qui avaient trouvé sur Google des traces de mon passé. Je racontais ces élèves qui criaient « Garfieldd ! Garfieldd ! » dans les couloirs… Je racontais comment j’avais fini par les identifier. Je racontais comment le les avais convoqués à mon bureau… Je racontais comment j’avais interrogé ces élèves en leur demandant : « vous espérez quoi ? me mettre mal-à-l’aise ? m’obliger à baisser la tête parce que je suis pédé ? mais je n’ai pas à avoir honte de ce que je suis… en revanche vous, vous êtes tellement minables que vous n’osez pas agir à visage découvert ! C’est vous qui devriez avoir honte !» J’étais finalement assez fier de moi, mais pas préparé à la réaction de Maman : « Mais pourquoi… tu n’es pas pédé ! »

« Non, bien sûr Maman, mais tu sais bien c’est ce qui a été mis en avant à l’époque… »

Voilà… Non, bien sûr Maman

Ce jour là encore, j’ai menti. Ce n’était plus l’heure…

Je n’ai finalement jamais fait mon coming out…

J’avais des choses à te dire
Mais je n’ai pas trouvé les mots
Il va falloir que tu lises
Entre les lignes, entre les mots

I am (not) what I am…

Il était une fois un « best friend »…

Bien sûr, ce n’est qu’un test-à-la-con.

Bien sûr, quand je l’ai vu passer sur twitter, je l’ai fait.

Bien sûr, ce sont des foutaises. Comment à partir de photos, de couleurs ou de chiffres peut-on sérieusement définir, en huit questions, une personnalité ?

Mais bon… Ce test-à-la-con qui n’a aucune valeur, qui ne repose sur rien de scientifique, qu’il faut obligatoirement prendre avec recul et fantaisie me définit comme le « gay bestie », le « bon copain gay » : « tu es l’ami de tous les amis. Peu importe ce que tu fais dans la vie, tu accorderas toujours la priorité à ton meilleur ami et seras là autant que tu le peux pour le reste de tes amis. » Genre « la fille-à-pédés » version mec. Le mec qu’on aime bien, sur qui on peut compter, à qui on peut tout dire, avec qui… avec qui on ne risque rien, avec qui il ne se passera rien…

Qu’on soit une fille ou un garçon…

Alors c’est un test-à-la-con qui vise juste quand-même… Et c’est rageant. D’ailleurs le test indique aussi LE point négatif : « Côté cœur, tu risques de rester seul pour toujours… »

Ben voilà, tout est dit.

Quand j’y pense, je crois que j’ai (souvent ? toujours ?) laissé passer le coche. Je suis resté sur le quai et je ne peux m’en prendre qu’à moi : vouloir le plus, vouloir le mieux. Vouloir, ou même simplement espérer un mec idéal et/ou idéalisé. Rêver de LA rencontre, mais surtout ne rien faire de concret ou de viable pour la faciliter (pour ne pas dire la provoquer).

Et puis, quand un regard se faisait un peu insistant, un peu explicite, ne pas vouloir y croire, ne pas s’autoriser à y croire, ne pas donner suite, tourner les talons, s’enfuir.

Fuir, m’échapper, disparaitre avant que l’autre ait pu aller plus loin que le sourire, le regard, ou le bonjour engageant. Ne pas lui faire confiance tout simplement parce que « moi » a finalement été plus important que « lui » : je n’ai jamais fait confiance à l’autre parce que le filtre « je-moi-ma-vision-mes-certitudes » a toujours été un rempart à la simplicité, à la sincérité que l’autre aurait pu m’offrir.

J’ai pu m’apitoyer longuement sur le fait que je suis rentré souvent toujours seul chez moi, même après avoir accepté de rencontrer quelqu’un après quelques échanges sur des sites spécialisés… Maintenant que j’ai 60 ans passés, je peux avouer (et m’avouer) que je me suis souvent toujours menti à moi-même : j’ai rencontré des garçons mais je ne leur ai jamais donné leur chance. Pas plus que je ne me suis donné la chance de les laisser me conquérir, d’être séduit par autre chose qu’un simple contact épidermique ou des regards faussement complices dans une pénombre propice aux fantasmes et aux rêves…

Donc… j’ai très souvent été le bon copain, et je le suis resté. Si je mets de côté les rencontres fugaces, les « amours de passe-partout » chantés par W. Sheller, je me suis fait des copains, des amis et parmi eux, qui sait, il y a peut-être eu des rencontres auxquelles je n’ai pas donné d’espace, je n’ai pas donné la chance ou l’opportunité de muer, de se transfigurer. Peut-être qu’il y a parmi ces garçons rencontrés, des histoires naissantes auxquelles j’ai refusé la possibilité de s’épanouir. Je ne suis pas doué pour le jeu de la séduction. Peut-être que parce que, quand je joue, je n’aime pas perdre…

Je me souviens encore de ce repas entre copains, un soir d’été à Cassis. Il avait 28 ans, j’en avais 35. Il était skipper pour vacanciers friqués. Les cheveux décolorés par le soleil et le sel, le teint hâlé, les épaules larges. Et puis ce duvet blond sur les avant-bras qui reflétait si joliment le soleil d’une fin d’après-midi… D’un sourire il m’avait éclaboussé de désir et de séduction. Il me parlait, mais je mettais un point d’honneur à m’adresser de façon impersonnelle à la tablée. Il me regardait, mais je scrutais intensément le fond de mon verre… J’étais en vacances, il devait aller rechercher des clients en Corse, pourquoi naviguer seul ? Il m’offrait l’hospitalité sur son bateau pour la semaine à venir… Le scénario était écrit en lettres tellement majuscules que mes potes n’attendaient que mon acceptation pour boire un dernier verre et fêter ça…

Mais, à peine ma pizza finie, je me suis levé, j’ai salué mes copains, un peu surpris et je suis parti sous un prétexte fumeux. Je n’ai pas répondu à un « tu ne veux pas rester un peu avec nous… ou avec moi ? »

Je me suis dégonflé, persuadé que je pourrais que le décevoir si on allait plus loin.

Le lendemain, je me suis fait traiter de gros con par mes potes. Personne n’avait compris. Le skipper avait flashé sur moi, il était décontenancé. Lorsque le groupe s’était séparé, il avait seulement dit : « c’est dommage il me plaisait bien ce petit homme… » (Je n’ai jamais oublié cette formulation…)

Voilà. Je suis comme ça… Il aurait pu y avoir quelque chose. Peut-être autre chose qu’un coup d’un soir… Un truc tellement différent que ce que je connaissais, tellement différent de ces coïts furtifs de saunas ou de ces rencontres grinderisées où seul l’aspect cul compte… même quand la « cible » prétend être ouverte à du sérieux…

Ce souvenir est tellement révélateur de la vie affective dans laquelle je me suis enfermé  : entre faux-semblants et rêves inavoués, je me suis interdit d’oser, je me suis interdit d’être surpris, d’être cueilli, d’être séduit… Je me suis interdit d’être heureux autrement que tout seul.

Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de malheureux ? Non, pas vraiment… Mais je sais que je n’ai et que je n’aurai jamais qu’une connaissance imparfaite du bonheur…

Parce que je n’ai jamais accepté le regard que je pose sur moi, ni le regard des autres. Parce que je n’ai jamais eu confiance en moi, ni accepté de faire confiance aux autres…

Peut-être parce que je n’ai jamais pleinement accepté d’être ce que je suis.

Multiplication et division sont sur un bateau…

© Michel Granger – Le trac

Il était une fois un mec nul en maths…

Notez, je ne suis pas tout seul : les études internationales, depuis plusieurs années, montrent que les français – à part Cédric Villani – ne savent pas compter. Mais j’ai le sentiment que cette incapacité à comprendre la chose mathématique est consubstantielle de la nature française.

La France est devenue un pays où – dès lors qu’on s’intéresse aux opinions exprimées – la multiplication équivaut à la division. Un pays où – dès qu’on étudie les modes de vie des uns et des autres – la soustraction tend à prendre le pas sur l’addition. Un pays où la soustraction crée la division, où la multiplication crée à la fois l’addition et la soustraction, tandis que la division a pour résultat la soustraction mais rarement l’addition… Et on pourrait multiplier les relations à l’infini.

‘Tain, le mal de tête !

Twitter, sur cette question, est un révélateur extrême de tous les individualismes exacerbés. C’est la foire d’empoigne des sensibilités parfois écorchées, des à-peu-près sémantiques et des hystéries extrémisantes.

Je suis resté scotché en lisant que dans plusieurs pays, la traduction des poèmes d’Amanda Gorman, qui est apparue lors de l’investiture de Joe Biden créait la polémique… L’équipe d’Amanda Gorman avait donné son accord pour que la traduction hollandaise soit confiée à Marieke Lucas Rijneveld. Las ! Des voix se sont élevées pour s’opposer et finalement interdire que cette traduction soit effectuée par une personne autre que femme et noire. La formulation employée pour condamner l’hypothèse de confier la traduction à un traducteur lambda « caucasien » me laisse sans voix : l’artiste et militante néerlandaise, Olave Nduwanje parle de « surplomb de la pensée blanche ». De son côté, le traducteur catalan Victor Obiols, initialement pressenti pour faire le même travail en Espagne, mais finalement écarté, a réagi : « Si je ne peux pas traduire une poète, car elle est une femme, jeune, noire, américaine du 21e siècle, alors je ne peux pas non plus traduire Homère parce que je ne suis pas un Grec du 8e siècle av. J.-C. ou je ne pourrais pas avoir traduit Shakespeare parce que je ne suis pas un Anglais du 16e siècle ». Pas mieux pour dénoncer l’absurdité d’une position montrant qu’un cerveau peut, lui aussi, être affublé d’œillères…

Un autre débat qui me laisse dubitatif, c’est celui qu’on appelle la « cancel culture » : faire disparaitre des représentations publiques tous ceux et celles qui auraient fauté, dans le passé, contre les principes qui prévalent dans le présent. Ça va de Colbert à Napoléon, d’Annie Cordy à Victor Schoelcher… Vouloir éclairer les actions des siècles passés à la lumière de la pensée actuelle m’apparaît profondément stupide. Personne n’est à l’abri de cette inquisition mémorielle. En cherchant bien, je suis sûr que Gandhi, Victor Hugo, Mandela, Coluche, Molière, Georges Sand ou François d’Assise ont des choses à se reprocher selon nos valeurs et critères en vigueur le 18 mars 2021. En procédant de manière aussi radicale à la limite du fanatisme, on nie le rôle de l’éducation. Plutôt que d’effacer, il faut expliquer. Il faut permettre de comprendre que le blanc et le noir (si j’ose dire) ne sont pas les seules façons de caractériser la présence ou l’absence de lumière… On peut soulever les problèmes, présenter les questionnements… Mais en apportant – voire en imposant – comme solution des réponses aussi caricaturales, arbitraires et dépourvues de nuance que celles que l’on cherche à combattre, j’ai le sentiment qu’on fait fausse route et qu’on pénalise la cause que l’on souhaite défendre.

Autre exemple de la complexité des mathématiques rapportées à la sphère humaine : je ne comprends plus rien à la mouvance homosexuelle. Je croyais benoitement que j’étais gay, pédé, homo… Je croyais, lorsque je participais à la gaypride, que je défilais derrière le drapeau arc-en-ciel. Quel couillon j’ai pu être ! J’ai déjà appris avec le temps à composer avec les bears, les daddys, les twinks, les cubs… J’ai peu à peu compris qu’en vrai, je faisais partie de la grande famille des LGBT. Ben… Bonjour les LGBT ! Mais en fait non. La famille s’appelle LGBT+. Euh… non… c’est LGBTQIA+. Le « plus » permettant d’inclure « tous les autres ». Les américains vont même jusqu’à dérouler LGBTTQQIAAP : lesbian, gay, bisexual, transgender, transexual, queer, questioning (des personnes qui se questionnent sur leur sexualité), intersex, asexual, allies (les alliés hétérosexuels de la cause), pansexuels (qui revendiquent une attirance pour n’importe quel genre). En rajoutant parfois « O » pour others, on n’est jamais trop prudent. Je frémis à l’idée qu’il y a encore 18 lettres de l’alphabet qui n’ont pas été mobilisées dans le sigle… Et le drapeau arc-en-ciel a gagné des bandes blanche, rose, bleu pâle, marron et noire… Bon… Au milieu de tout ça, moi qui avais déjà du mal à trouver un mec tout simple qui assume d’être pédé, pour partager mes jours et mes nuits, je n’ose plus adresser la parole à personne par crainte de le froisser et de ne pas le comprendre… Pire encore, de lui manquer de respect…

Je suis tellement perdu que je n’ose pas m’affirmer « cisgenre » de peur de… De peur de faire peur ou d’être incompris. On est tellement loin de Polnareff qui chantait « Je suis un homme / quoi de plus naturel en somme… »

Je suis surpris que personne n’ait demandé à effacer de la mémoire collective Neil Armstrong et son sulfureux « That’s one small step for a man, one giant leap for mankind » puisqu’il aurait sans doute été plus respectueux et juste de déclarer « It’s a small step for a man or a woman or a cisgender or queer or transgender person (sorry to those I forgot or misname), but it is a giant step for mankind in its global sense. If I may say so…»

Il est là, le monde actuel : une addition de particularismes qui divisent, qui mènent à la multiplication des individualismes – voire parfois d’égoïsmes – et qui n’aboutissent qu’à la soustraction, voire même à la disparition du ciment social, ou du simple respect de l’autre. Quel(le) qu’il/elle soit…

Ah oui… J’oubliais… Y’a aussi l’écriture (dite) inclusive… Georges Perec a un jour publié un roman sans utiliser la lettre E. Voilà un nouveau challenge à relever : écrire un jour un livre sans référence à quelque genre que ce soit et qui ne heurte la sensibilité d’aucun être vivant sur cette terre (de quelque espèce que ce soit, parce qu’il est évidemment hors de question – comme nous le rappellent les antispécistes – d’exclure les animaux de nos manifestations de respect…)

Quant à moi, je continue à me considérer comme un mec, imparfait et complexe (mais terriblement attachant, non ?) Et je n’ai pas envie de m’en excuser. C’est déjà tellement dur de vivre que je refuse de vivre enfermé dans une case.

Je vais ré-écouter Zazie. Tu vois, j’suis pas un homme / Je suis le roi de l’illusion / Au fond, qu’on me pardonne / Je suis le roi, le roi des cons

Je hais les dimanches

Il était une fois le dimanche soir…

Michel ! tu as fait tes devoirs ? apporte-moi ton cahier de textes ! Que je la redoutais cette phrase qui ponctuait le dimanche soir, entre la fin de Sport Dimanche – l’ancêtre de Stade 2 – et Benny Hill. Evidemment j’avais fait mes devoirs, mais… Les avais-je fait avec le sérieux nécessaire ? Et ce cahier de textes dans lequel figurait mon emploi du temps… qui autorisait LA question : Et tu n’as pas d’exercices de maths (ou d’anglais, ou de physique…) pour le prochain cours ? Je ne pouvais pas lutter : s’il n’y avait pas de devoir, il y avait obligatoirement une leçon à apprendre, à réviser… une interrogation écrite à préparer…

A ce jeu-là, Papa était le plus redoutable. Il avait une mémoire très précise. Il savait que la prof de philo donnait une dissertation à faire trois semaines à l’avance, que le prof de maths faisait un devoir « sur table » tous les quinze jours, que la fin d’un chapitre d’histoire ou de géographie déclenchait le contrôle en classe… Et il anticipait mes manques, mes oublis, mes ratés, mes tentatives de camouflage…

Le dimanche soir, quand j’étais en terminale, mon frère partait en internat en classe prépa. Il prenait le train à 21h32 et je l’accompagnais à la gare. Puis je rentrais tout seul après avoir regardé le train disparaitre au bout des rails. Et ça me rendait triste.

Le dimanche soir quand j’étais CPE, j’accueillais les élèves internes qui habitaient loin. C’était une drôle d’ambiance dans ces dortoirs à moitié vides dans lesquels on regroupait ceux que j’appelais « les naufragés du dimanche soir ». Exceptionnellement, je leur laissais le droit de regarder la télé après le film de TF1, pour avoir les dernières infos sportives sur la 3… Et je n’avais pas besoin de gueuler dans les couloirs pour obtenir le calme ou le silence. Le dimanche soir, les élèves présents n’avaient pas le cœur à chahuter…

Le dimanche soir quand je travaillais, j’étais contraint de sortir la table à repasser à 22h30 ou 23h00 pour finir par faire ce que j’aurais pu ou dû faire quelques heures plus tôt. Ou la veille. Et que j’avais, comme toujours, repoussé. Pendant 30 ans j’ai fait comme ça. Sans réussir (ou vouloir trouver) une autre façon de faire. Sans refuser la procrastination systématique, quasiment institutionnalisée. Repasser les 3 ou 4 chemises dont j’allais avoir besoin pour la semaine. Bien faire le pli sur les manches. Veiller à ne pas faire de faux-pli dans le dos. Bien aplatir les pans du col. Pester parce qu’un bouton était prêt à tomber et que je n’allais pas – en plus – faire de la couture à minuit moins le quart… Généralement cette chemise-là restait, en vrac sur une chaise pendant 15 jours. Trois semaines. Parfois plus…

Le dimanche soir quand j’étais personnel de direction, quand j’avais éteint la télé, rangé les chemises sur leurs cintres dans l’armoire, rangé le fer à repasser à peine refroidi, quand je m’étais glissé sous la couette je pensais aux rendez-vous de la semaine, au prof que je devais… à l’élève dont les résultats… aux parents que… à la circulaire qu’il allait falloir…J’ordonnais tout ça dans ma tête et le sommeil venait envelopper mes angoisses, mes craintes de rater une échéance, mes colères en gestation…

Le dimanche soir parfois, je me la jouais Charles Aznavour, tout seul dans mon grand lit : Je me couche mais ne dors pas / Je pense à mes amours sans joie / Si dérisoires / À ce garçon beau comme un dieu… ce garçon que je n’avais pas été capable de contacter, de rencontrer… voire – dans le meilleur des cas – de garder ne serait-ce que pour une nuit…

Le dimanche soir, depuis que je suis retraité, j’ai toutes ces histoires, ces images, ces moments qui me reviennent en mémoire et qui se bousculent dans ma tête, dans mon cœur, dans mon ventre… Des histoires, mes histoires qui créent des bouffées d’inquiétude furtives, fugaces, folles que je ne réussis pas encore à esquiver, qui ne s’estompent toujours pas… Il s’est écoulé plus de 60 dimanches sans contrainte, sans échéance, donc sans raison d’être angoissé… Mais je ne suis pas encore totalement guéri de cette montée de stress… de ce blues du dimanche soir…

Dimanche soir, une fois encore, je n’étais pas bien… On était le 7 mars… Maman aurait eu 86 ans.

Après Pollox (l’enfant d’un autre)

Rappel : mon personnage dans L’Auberge des Blogueurs, le jeu littéraire de l’été 2020.

Il fallait que j’aille parler à Maman. Aller sur sa tombe. Être seul avec elle. Être seul, sans elle. Lui dire à voix basse qu’elle me manquait, pour ne pas entendre cette petite voix lancinante qui me rappelait que c’est moi qui avais manqué notre dernier rendez-vous. Il faisait froid. Humide. Une chape de brume sur le cimetière étouffait le bruit de pas, des prières, des pleurs… Je lui ai parlé longtemps. J’ai caressé la pierre grise où était gravé son nom. J’ai sorti de ma sacoche la bouture de rosier que j’avais apportée, la griffe en acier toute neuve achetée la veille et le petit sac de terreau « spécial rempotage ». Maman aurait ri, mais aurait été ravie de me voir, pour la première fois de ma vie, tenter une expérience de « jardinage ».

Voilà. Avec un peu de chance, Maman aurait des roses pour l’accompagner…

Je suis allé voir le gardien du cimetière et lui ai demandé de veiller sur ce « rosier ». Il m’a écouté. Ses yeux bleu délavé me fixaient. Il a vu les larmes dans mes yeux. Il a entendu les sanglots qui s’étouffaient dans ma gorge. Il m’a souri tristement, a pris ma main avec beaucoup de douceur et m’a promis de faire le nécessaire en me confiant à mi-voix « ça sera bien de s’occuper de quelque chose de vivant ».

Je suis parti en sachant que je ne reviendrais pas sur cette tombe. Pas besoin, le sourire de maman dont je gardais le souvenir ne pouvait pas cadrer avec cet environnement, aussi bien agencé que lugubre…

J’ai marché longtemps, accompagné par des larmes qui ne coulaient pas…

J’ai marché longtemps, inquiet de me confronter à un présent indécis et inconnu. Trois mois que je vivais dans des bulles qui éclataient les unes après les autres… Pollox… Thonon… Quelques jours dans mon appartement de Lyon en gardant les volets fermés pour que personne ne sache que j’étais revenu. L’anonymat, l’effacement, la non-vie… finalement j’aimais bien. Ne rendre de comptes à personne. Ne parler à personne. Ne penser à rien d’autre qu’au moment présent avec des chansons dans mes écouteurs et les mots des autres pour emprunter les chemins factices d’une vie inventée sinon rêvée…  

Prochaine étape de mon incursion dans la vraie vie, Marie et son gamin. Pas seulement « son » gamin, mais peut-être aussi « mon » fils ?

J’ai eu du mal à retrouver ma voiture de location sur le parking… Je savais que c’était une allemande. Blanche. Ou grise peut-être ?

J’ai cherché longtemps, essayant d’être méthodique, passant d’allée en allée sur ce parking impersonnel et imbécile. J’ai actionné frénétiquement la télécommande jusqu’à ce que les clignotants d’une voiture s’allument près de moi.

Une allemande ? Non. Citroën…

Blanche ou grise ? Non. Noire.

Je suis décidément nul en voiture. Et en couleurs aussi… Et ce proverbe sanskrit m’est revenu en mémoire : « La vérité n’a qu’une couleur, le mensonge en a plusieurs »…

J’ai roulé pendant 2 heures, laissant derrière moi les ciels changeants de Normandie pour retrouver la brume terne et fade la région parisienne. Je me suis garé à quelques pas de la résidence où habite Marie en me promettant de me souvenir de la marque et de la couleur de la voiture…

Je suis allé m’asseoir sur un banc dans un square minuscule en face de son immeuble. Je n’ai pas contacté Marie. Je ne l’ai pas prévenue que j’étais « de retour »… Comment l’aborder ? Que lui dire ? Est-ce que j’aurais le droit, le courage de lui faire la bise ? Est-ce que je devais me contenter d’un « salut » distant ? Quelle idée idiote d’être venu ici, à l’improviste. Il était encore temps de repartir, de fuir une nouvelle fois… J’ai quitté le banc et…

J’ai reconnu sa silhouette que je qualifiais souvent de « parisienne » tant elle avait l’air de toujours marcher sur un catwalk. Ce balancement des hanches. La fluidité féline de sa silhouette. Sa chevelure auburn… Ah non, elle est devenue rousse. De plus en plus incendiaire, de plus en plus affolante, l’accélération de mes battements de cœur ne pouvait dire le contraire. Elle marchait d’un bon pas, radieuse alors qu’elle ne souriait même pas. A qui aurait-elle souri ? Pourquoi aurait-elle souri ? Seule dans la rue… Seule dans la lumière blafarde de cette fin d’après-midi de février…

Non. Pas seule. A ses côtés trottinait un petit bonhomme qui, lui, souriait magnifiquement. Un petit bonhomme blond, vif, le visage expressif, le regard avide de vie, tourné vers les rares passants, vers les nuages, vers les pigeons, vers tout et rien. Un petit bonhomme radieux à l’image de sa maman. Un petit bonhomme si radieux, si lumineux, qu’il était évident qu’il ne pouvait pas être mon fils. Mais qu’il était beau. Que j’avais envie de l’appeler…

L’appeler ? Je ne connaissais même pas son prénom…

Marie m’a vu. N’a manifesté aucune surprise. Elle est venue vers moi. Je me suis plu à imaginer qu’un léger sourire illuminait son visage et mon cœur…

C’est en partie cette maitrise face à l’imprévu qui m’avait séduit, au-delà de sa prestance, de son élégance, de sa silhouette toute en courbes.

Elle s’est approchée, j’étais à sa merci. Bonjour Rémi ! Je te présente Romain.

Romain, tenant fermement son cartable aux couleurs des Avengers, pas intimidé, s’est arrêté devant moi, ses yeux (verts ? marrons ?) plantés dans les miens : Bonjour monsieur ! Il m’a souri, s’est retourné sans cérémonie, s’est échappé, subitement attiré par un pigeon perdu sur le trottoir…

Je crois que je n’étais pas plus à l’aise que ce volatile gris, tout seul sur le macadam (malaimé ? rejeté ?), cherchant désespérément mais infatigablement quelque chose à picorer… J’ai réussi à articuler dans un souffle : Bonjour Marie. C’est ton fils ? Euh… C’est « notre » fils ?

Elle m’a souri avec beaucoup de gentillesse, de tendresse même… Elle m’a pris par la main : Alors Rémi, tu fais quoi ? Tu as un peu de temps ? Je t’invite à prendre un thé ? Tu… tu aimes toujours le thé ?

Serrant ma tasse de thé des deux mains, comme si j’étais gelé, j’écoutais Marie. Pour être honnête, je l’entendais plus que je ne l’écoutais. Incapable de me concentrer sur la conversation, je regardais Romain, à contrejour, plongé dans une bande dessinée. Un bon point, Marie semblait l’avoir préservé des écrans, consoles, téléphone… Il avait un livre dans les mains.

Je suis sorti de ma rêverie quand Marie m’a interpellé : Qu’est-ce qui t’arrive, Rémi ? Tu ne dis rien. Pas une citation. Pas un sarcasme. Tu n’arrêtes pas de regarder Romain…

Désolé Marie mais…J’avais envie de te voir après ce long silence, cette absence… Et finalement…Depuis tout à l’heure, depuis que je t’ai vue apparaitre dans la rue… J’ai une question toute simple mais si délicate à poser… Romain, c’est mon… Enfin… notre…

Non, Rémi pas « notre » fils. Je n’ai plus de contact avec celui qui m’a donné cet enfant… Mais… Mais j’aimerais bien que tu sois son père. J’aimerais faire quelque chose de bien pour lui : il te mériterait, plus que son père biologique

Seul tout seul

Il était une fois un ours sortant d’hibernation…

Me qualifier moi-même d’ours, c’est déjà me chercher (et me trouver) un alibi pour ma difficulté à être « social ». Je dis bien « social » parce que « sociable » je crois que je le suis. Quand je suis en terrain connu, ou quand la situation l’exige, je ne reste pas terré dans mon coin, angoissé à l’idée de devoir communiquer, parler, répondre. Suffit généralement d’oser franchir la porte, entrer dans la salle, affronter le public, me confronter à l’inconnu… Mon boulot m’a appris à surmonter ça.

Mais hors situation professionnelle, je suis nu. Sans défense. Sans volonté. Sans courage. Combien de fois, comme un cheval rétif, ai-je refusé l’obstacle ? Combien de fois ai-je refusé de sortir voir du monde. Je ne saurais pas le dire. Et je me suis trouvé de plus en plus souvent ces dernières années des excuses : la fatigue, le manque de temps, la peur de déranger…

J’avais remarqué, surtout lors de mes deux dernières années en région parisienne, une tendance accrue au pantouflage. Rester chez moi. Avachi dans un fauteuil. Télé allumée, ordinateur sur les genoux. Se dire souvent que ce serait idiot de ne pas aller faire un tour à Paris, sans raison, pour le plaisir, avec l’appareil photo en bandoulière. Enfin plus exactement, l’appareil photo posé confortablement sur mon ventre…  Je suis finalement peu sorti de chez moi alors que j’habitais Cergy. Parce qu’il fallait prendre le RER A et que l’aller-retour jusqu’à Chatelet, ça me mangeait presque 2h00. Et puis qu’il fallait d’abord aller à Auchan faire les courses de la semaine. Et puis rester seul et peinard chez moi c’était reposant et nécessaire après une semaine passée à parler dans les réunions, à côtoyer les autres dans les couloirs. Vive le calme et le silence me disais-je pour me persuader que cette solitude était nécessaire à mon équilibre. Inutile de me questionner, la liste des excuses et des alibis, je suis capable de la réciter comme un prédicateur le ferait avec les écrits de son gourou préféré.

Quand je compare à la façon dont je vivais quelques années plus tôt alors que j’étais en poste à Ste Geneviève des Bois, c’était tout le contraire. A l’époque je me donnais, comme prétexte à mon équilibre, la nécessité de sortir, de me changer les idées, d’aller voir d’autres horizons que ceux de mon lycée où m’enfermait mon logement de fonction…

Entre ces deux époques, une toute petite dizaine d’années… Pourtant les marqueurs de ma vie sont restées les mêmes : une vie professionnelle avant d’être une vie personnelle. J’ai depuis longtemps emprunté les chemins des no-life, retranché derrière la vie pro pour oublier de voir l’absence de vie perso réelle…

Ma vie a changé depuis un an et demi et mon installation définitive à Marseille. Sans contrainte de temps, d’emploi du temps, de planning à gérer ou à anticiper. Seule contrainte, surtout avec la décision de me mettre au régime, aller faire des courses une fois pour semaine pour acheter non plus des plats préparés, vite réchauffés, vite mangés… Priorité au frais et à la variété. Pourtant j’aimais bien mes plats de pâtes avec plein de fromage et de sauce tomatée-crémée que j’engloutissais 5 ou 6 fois par semaine, le soir devant la télé… Devant la télé jusqu’à pas d’heure. Me réveillant devant des rediffusions improbables au milieu de la nuit et décidant difficilement de m’arracher à mon fauteuil à 3 ou 4h00 du matin pour aller passer les 3 dernières heures de ma nuit dans un lit.

Les premiers mois de ma nouvelle vie, je suis sorti presque tous les jours : marcher un peu, prendre l’air, laisser filer le temps assis à la terrasse d’un café sur le vieux port. J’ai (re)découvert que j’aimais flâner dans les rues commerçantes le matin. L’ambiance y est tellement différente de celle de ces mêmes rues l’après-midi. Moins de touristes, de clients qui flânent. Les gens que l’on croise sont à la fois plus pressés et plus détendus, plus attentifs aux autres dans les déplacements. Et puis j’aime ces magasins qui ouvrent leurs portes pour recevoir les livraisons, les commerçants qui sourient avec l’espoir d’une bonne journée, ces cafés où on a le temps d’être reconnu par les serveurs et qui vous apportent le café-verre-d’eau habituel avec un petit mot gentil, sans qu’on ait eu besoin de le commander. Oui j’aime l’ambiance des villes qui se réveillent. Enfin qui se réveillent… vers 9 ou 10h00 du matin !

La Covid a tout bousculé.

Ai-je souffert du confinement ? Honnêtement non. Je reste fondamentalement un ours casanier. Avec un bouquin, un ordinateur, une télé, de la musique et du café à portée de main, je peux résister à une longue hibernation sociale. Alors que j’étais très impliqué et, par certains côtés, hyperactif professionnellement parlant, alignant parfois des semaines durant jusqu’à 60 heures hebdomadaires, j’ai toujours dit qu’une de mes forces principales était aussi de savoir ne rien faire. Contrairement à certains collègues chefs d’établissement ou profs que j’ai vu partir à la retraite avec l’angoisse de l’inutilité après tant d’années consacrées à leur métier, j’ai vécu sans stress, sans angoisse et sans questionnement le passage d’une activité professionnelle démesurément chronophage à la platitude linéaire de l’inactivité du statut d’ex-proviseur…

Donc le confinement… Finalement facile à gérer. Rester chez moi en m’occupant de mon chat et de mes kilos, c’est plutôt sympa à vivre. Participer à un jeu d’écriture et se donner des objectifs à très court terme (Bon sang qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? Comment vais-je rebondir ou me raccrocher à cet évènement ?) c’était amusant… Surtout en faisant de mon personnage une sorte d’inadapté social hésitant ou renonçant à participer aux activités « sociales » de l’Auberge… Personnage de fiction Côme de la Caterie ? Évidemment ! Pourrait-il en être autrement ? Pourquoi chercher ou vouloir se barricader derrière un masque ou des apparences dans la vraie vie, hein ? Pourquoi préférer être asocial au risque du cynisme ou de l’agressivité alors que les gens autour de soi seront au pire indifférents, sinon ouverts et aimables, et n’auront donc aucune raison d’être désagréables ? J’vous le demande… sans attendre de réponse…

Aujourd’hui je me bouscule, je me force, je m’oblige à sortir. Ok, je sors tout seul la plupart du temps. Je vais marcher seul, sans but, avec des circuits de balades préférés… Je vais en ville, faire une petite boucle sur le vieux-port, en n’ayant même plus le plaisir de la terrasse de café. Il m’arrive de passer plusieurs jours sans dire autre chose que miaou à mon chat en réponse à des ma-ma-mraow interrogatifs, revendicatifs ou incompréhensibles… Je m’oblige à sortir mais la situation actuelle impose sa loi, elle ne me laisse pas le choix de ne rien faire : j’ai l’impression non pas de perdre, mais de « gaspiller » mon temps.

Je me force à sortir pour ne pas finir avachi-connecté-momifié dans mon fauteuil en écoutant Serge Lama…

Vivement que quelqu’un trouve le moyen de rebooter la vraie vie !

Génération(s) sacrifié(e)s

Il était une fois un couple d’américains républicains…

C’était en 1997 ou 1998… J’occupais mon 1er poste de proviseur-adjoint près de Saint-Etienne. Un voyage aux USA proposé aux élèves, une équipe d’accompagnateurs adultes à composer, une place se découvre libre, on me la propose. Je veille à anticiper, à préparer tous les dossiers et effectuer tous les changements d’emplois du temps prévisibles pour cette semaine-là et mon chef m’autorise à partir.

Direction la Floride, Orlando, ses parcs d’attraction, ses centres commerciaux démesurés, ses lamantins paressant dans les eaux de Crystal Lake… L’hébergement se faisait en famille. Je suis arrivé devant une maison basse à façade en bois, une pelouse bien entretenue et un monospace Ford devant l’entrée du double garage. De part et d’autre, des maisons semblables, avec des voitures semblables devant des portes de doubles garages semblables. Une sorte de cliché, comme on en voyait dans les séries télévisées. Wisteria Lane en vrai.

A l’intérieur de la maison, je me souviens du frigo américain, le genre qu’on ne trouvait pas encore en France, de la nourriture en boites carton entassées dedans, du waterbed dans (ou sur ?) lequel j’ai dormi, de la télé écran plat gigantesque… L’arrière de la maison donnait sur un lac. La maison avait son ponton privé avec un petit hors-bord amarré. La porte de derrière n’était jamais fermée à clé… Le matin, je suis monté dans le van Ford, la maman a posé son mug de café dans un des nombreux porte-gobelets pour conduire sa petite fille, Christie, à l’école. Elle avait préparé le petit cartable à l’effigie de Cinderella et la lunchbox décorée du minois de Minnie et Mickey pour sa fille. Christie portait comme tous les matins un gros nœud dans les cheveux et ne quittait pas sa baguette de fée avec une étoile pailletée au bout… Elle passait son temps à tenter de m’ensorceler avec un sérieux à peine compensé par un sourire malicieux. Sur la 2 fois 3 voies qui permettait de rejoindre l’école de Christie, tout le monde roulait pépère, ce qui donnait la possibilité de siroter son café conservé au chaud dans le mug-thermos, en écoutant une radio locale qui égrenait les informations de la météo locale et les conditions de circulation.  

Le soir on mangeait des plats tout faits, achetés dans un des nombreux fast-foods de toutes sortes, regroupés dans l’immense centre commercial dont les boutiques étaient ouvertes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Dans les magasins une armada d’étudiants tenait les caisses, pendant que d’autres se saisissaient de vos achats pour les mettre dans des sacs en papier et proposaient, avec un sourire de Ken, de les déposer dans le coffre de la voiture. Certains travaillaient la moitié de la nuit, dormaient quelques heures et enchainaient sur les cours à l’université…

Un autre monde. L’Amérique. Avec des aspects rêvés et d’autres cêtés caricaturaux pour mes habitudes et mon regard de français… Le rêve américain, l’american way of life dans ce qu’elle a de plus superficiel, de moins contraignant, de plus idéalisé…

Le couple chez qui j’étais hébergé était jeune, autour de 35 ans. Des républicains convaincus. Qui m’expliquaient sans état d’âme qu’il était naturel, dans l’Amérique post-reaganienne, d’avoir sacrifié une ou deux générations afin que LEUR génération puisse avoir une qualité de vie normale. Leurs parents avaient fait partie des « sacrifiés » en particulier par manque de couverture sociale comme on l’imagine dans notre vieux pays. Mais c’était normal. Triste mais normal. The circle of life… C’était aussi – m’expliquaient-ils à défaut de me convaincre – cette réalité qui avait permis à leur Great America de réagir et de préparer « leur » avenir différemment. Madame travaillait pour un organisme d’état, monsieur tenait un magasin d’articles de sport. Madame payait une lourde sur-cotisation pour que monsieur soit couvert en cas de pépin de santé. S’ils divorçaient, monsieur se serait trouvé sans couverture médicale car, avec son statut d’indépendant, les cotisations qu’il aurait eu à payer étaient impossibles à assumer… Mais c’était pour cette façon de concevoir la vie et l’avenir qu’ils avaient accepté qu’une ou deux générations avant la leur soit sacrifiée.

Sacrifiés. Ce mot, ils l’avaient employé tranquillement. Alors qu’ils parlaient de leurs parents…

L’art de vivre à la française est piétiné par la pandémie actuelle. Le côté râleur et frondeur couve. Quelques reportages montrent des rebellions. Plus ou moins coordonnées. Plus ou moins violentes. Plus ou moins symboliques. Plus ou moins compréhensibles sinon légitimes… Tout ce que l’on entend ici ou là donne le sentiment que l’on conjugue au quotidien des égoïsmes plus ou moins forcenés, plus ou moins acceptables.

Si je simplifie, la situation actuelle se résume dans ma tête, au rythme des informations, à cette question (dont la formulation me glace) : qui sacrifier ?

Je suis conscient d’être un privilégié. Je suis hors-sol vis-à-vis des questions de confinement. Je suis à la retraite, je ne suis pas obligé de cotoyer des inconnus dans les transports en commun, ou des collègues au bureau. Je n’ai à me préoccuper de personne sauf de nourrir et de caresser mon chat… Parfois je me dis que Maman est partie à temps parce qu’on m’aurait interdit d’aller la voir…

Je suis à la fois ulcéré lorsque j’entends des déclarations plus ou moins tonitruantes contre toutes les mesures de contrôle, de couvre-feu ou de confinement et ému par les témoignages souvent poignants des personnes concernées par l’âpreté des mesures mises en œuvre, qu’il s’agisse des restaurateurs ou des étudiants par exemple.

Certaines remarques m’insupportent. Parler de génération sacrifiée parce qu’on ne peut pas participer aux soirées étudiantes m’apparait surréaliste. En revanche la difficulté liée à la disparition des petits boulots pour survivre… L’effondrement familial à cause de la fermeture d’un bistrot ou d’un commerce dans lequel on a mis toutes les économies et les espoirs d’une vie… Je visualise le gouffre qui s’ouvre sous les pas de ceux qui rêv(ai)ent d’avenir. A une autre échelle, je me souviens des angoisses qui m’assaillaient jour et nuit, dès que je fermais les yeux, dès que mes pensées vagabondaient en janvier 2006, alors que j’avais été radié de l’Education Nationale. La terreur du lendemain… même si je savais que mes parents ne me laisseraient pas tomber. L’absence de perspective colorée en noir profond… Mais c’était du noir goudron, pas le noir des monochromes de Soulages. Non. C’était un noir poisseux et obsédant, comme celui qui englue les ailes des oiseaux de mer après une marée noire.

J’ai également en tête ces reportages qui montraient en mars dernier des personnes âgées, isolées, esseulées, séparées de tout contact familial. Sans parler de ceux ou celles parti(e)s sans avoir pu être accompagné(e)s par un être cher.

Quelle va être la génération que l’on va accepter de compter comme sacrifiée ?

Comment la situation peut-elle conduire à se poser la question, à la laisser germer dans les esprits et donc à la considérer comme possible, comme légitime ? Poser la question, c’est donner vie à une idée, donc la rendre réelle. Comment la situation actuelle peut-elle conduire certains à se foutre ostensiblement des recommandations au nom de leur pitoyable revendication de liberté autocentrée et égoïste…

J’aimerais – au-delà de tous les dispositifs mis en œuvre – que quelqu’un trouve les mots pour rassurer ceux qui en ont besoin… Que les œillères politiques tombent et que tout le monde – au lieu de pointer les manques, les approximations et les échecs – propose quelque chose de plus construit que des y’a-qu’à-faut-qu’on… Mais aussi, évidemment, que ceux qui feraient cet effort constructif soient, non pas entendus, mais écoutés… Il paraît qu’on est plus intelligents à plusieurs. Ça doit être vrai AUSSI dans le monde politique, non ? De toutes façons, on n’aurait rien à perdre à essayer…

J’aimerais que – si quelque chose doit être sacrifié – ce soient les égos et les étiquettes et non pas les humains…

A 63 ans j’ai encore le droit de rêver derrière mon masque, non ?