…Et maintenant, la playlist des invités !

Il était une fois un quizz télévisuel et musical.

J’aime beaucoup l’émission Quotidien sur TMC même si on la critique parfois (souvent) pour son côté « bobo parisien »…

Dans cette émission il y a une chronique récurrente appelée la playlist des invités… J’ai évidemment eu envie de m’y essayer, moi qui ai souvent clamé que ma vie était un juke-box. L’exercice n’est pas si simple, si évident… Et j’ai beaucoup gambergé/tergiversé/hésité avant de finaliser certains choix. Qui seront sans doute obsolètes dès qu’ils auront été publiés ici…

La chanson que vous écoutez en boucle : sans doute la chanson que j’ai le plus de mal à définir parce que mon iPod est en mode « aléatoire »… Je vais choisir celle que je sélectionnerai si je devait me donner la pêche le matin, un peu comme Joe Gideon dans All That Jazz qui enclenche le Concerto in G de Vivaldi au réveil…

La plus belle chanson du monde : N’en choisir qu’une est un supplice. Barbara… Brel… Léonard Cohen… F. Hardy… Higelin… Lluis Llach… M. LeForestier… Je choisis finalement Barbra Streisand !

La chanson pour danser ivre mort : Je suis un très mauvais danseur, tellement occasionnel que ceux qui m’ont vu danser se comptent sur les doigts d’un main et ont choisi de fuir dans un monastère pour oublier . Disons que je suis un « remueur »… J’aurais pu citer Easy skankin’ de Bob Marley ou Don’t take my coconuts de Toto Coelho mais je choisis…

La chanson pour une nuit d’amour : Can you feel it aurait pu être une bonne accroche, mais on fait dans le correct ici, môssieu ! Un tempo lent, un peu répétitif mais une montée en puissance très… enfin tout à fait… disons parfaitement adaptée !

Le plaisir coupable : Beaucoup de chansons pourraient cocher la case, au premier rang desquelles certaines prestations eurovisionnesques ! Mais je vais choisir une chanson du répertoire de Sheila, ma première idole…

« Big is beautiful » qu’ils disaient…

Il était une fois un mec gros…

J’ai évidemment regardé Opération Renaissance sur M6

Pour mémoire, il y a un an j’ai décidé (une nouvelle fois) de me mettre au régime : je pesais 111kg pour 1,65m. Soit un IMC supérieur à 40 (qui correspond à ce qu’on appelle une « obésité morbide »). Un an plus tard, je pèse 91kg. Et je mesure toujours 1,65m. Mon IMC est aujourd’hui de 33 (soit une obésité qualifiée de « modérée »). J’ai encore quelques efforts à fournir, je stagne depuis juillet dernier à ce poids alors qu’en mon for intérieur j’ai un objectif de 80kg. Mon IMC sera alors de 29,5 et je serai alors (seulement) en surpoids…

Maigrir a toujours été un combat. Quand j’étais gamin, quand j’étais ado, quand j’étais un jeune homme, quand je suis entré dans la vie active, quand je suis parti à la retraite… Etre gros a toujours été une souffrance, mêlé d’un sentiment d’injustice. Y’a à l’évidence une question de gènes mais aussi des facteurs personnels, les plus difficiles à cerner, donc à combattre ou à dompter car ils impliquent une remise en cause personnelle, un examen de conscience, un exercice de vérité parfois douloureux…

Le 16 décembre dernier, j’ai décidé. Régime. Volonté. Détermination. Avec une première évidence : fin du stress lié au boulot. Mais surtout évaporation de l’alibi « j’ai pas le temps ». Repas pris à la va-vite, cuisine simple et efficace pour combler rapidement le ventre et éteindre les angoisses du boulot et/ou de mes questionnements personnels. J’ai dit un jour « Si je suis tout seul, je mange pour compenser… Si je suis amoureux, je mange par plaisir. Mais quoi qu’il arrive, je mange !« 

J’ai pris le temps de penser à moi. Ayant retouvé un jour au fond d’un placard un pantalon de taille 38, oublié, neuf, avec l’étiquette encore accrochée à la ceinture, j’avais pris l’habitude de constater, désabusé, que je ne rentrais plus dans le pantalon taille 44. Et d’acheter en soupirant une taille 46. Puis 48. Et de me servir de la ceinture comme d’un cilice pour ne pas être obligé de chercher dans les rayons la taille 50. Le regard que je portais jour après jour sur ma silhouette était à la fois plein d’indulgence (c’est comme ça, y’a rien à faire…) mais s’accompagnait paradoxalement d’un sentiment de dégoût. J’ai un jour dit à un ami que s’il fallait n’utiliser qu’un mot pour me qualifier, ce serait le mot « repoussant ». Dès lors comment imaginer, comme s’imaginer dans une démarche de « séduction »… Le regard de l’autre est la composante fondamentale du malaise qui m’a toujours accompagné. Et si aujourd’hui, à 63 ans, je suis toujours célibataire, si je n’ai jamais eu de relation suivie, je sais que c’est à cause de ces kilos, si lourds. Ils ont fini par représenter une barrière infranchissable qui m’a parfois poussé à dire à un garçon « mais voyons, comment peux-tu ou pourrais-tu m’aimer ». Et dans ma tête je me demandais même si le mec en question n’était pas, vu ses goûts, un peu détraqué… J’ai refusé l’idée qu’on puisse me trouver attirant, en refusant de comprendre qu’un mec intelligent pouvait, lui, aller au-delà des apparences… Le jeu de la séduction est sans doute celui auquel j’ai le plus régulièrement perdu en accusant même l’autre de tricher avec ses sentiments…

Dans l’émission « Opération Renaissance » j’ai particulièrement retenu un des premiers échanges :

« Quand tu es gros il faut avoir de l’humour. C’est une carapace.

Contre quoi ?

Contre tout ! »

Je me suis reconnu à 200%. Petit, gros, mais rigolo. Acide parfois. Mais toujours en train de rire. J’en ai même fait un axe de travail : « Le boulot est déjà suffisamment stressant, alors travaillons au moins dans la bonne humeur ! »

Cependant, même si certains psychanalystes voient dans les kilos en trop une forme de bouclier, ce bouclier protège peut-être certaines choses, mais pas l’amour-propre…

Je fais d’ailleurs le parallèle avec les gays dont on remarque souvent l’humour décalé, cynique, vachard. Le regard des autres oblige à l’autodérision. Rire de soi pour lutter contre la méchanceté ambiante, désarmer l’agressivité par le rire. Gay et gros, même combat. Rire, faire rire et rire de soi, cela permet de détourner l’attention…

Avant même sa diffusion, l’émission a fait l’objet d’une attaque en règle par une association nommée « Gras politique ». Un long papier est publié sur Médiapart, en voici la conclusion : « Nous craignons évidemment qu’à la suite de sa diffusion, les personnes grosses, déjà stigmatisées dans leurs vies quotidiennes, subissent de la part de leurs proches et d’inconnus une pression supplémentaire à l’amaigrissement, qui contribuera à la grossophobie ambiante et à leur fragilisation. Nous n’avons pas attendu M6 et Karine Le Marchand pour naître et pour vivre : nos vies de personnes grosses comptent autant que les vôtres. »

Je n’ai pas tout à fait la même analyse. D’une part, si j’ai bien compris, personne n’est allé chercher les participant(e)s à l’émission. Il et elles avaient déjà entamé le chemin les conduisant vers l’opération et l’amaigrissement. L’émission propose de les suivre et de les accompagner. Alors voyeurisme ? ok, pourquoi pas… Scénarisation people assumée par K. Le Marchand ? Certes (et ça, c’est objectivement assumé et pourtant dispensable, en particulier son « intrusion » dans le bloc opératoire…) Mais est-ce que cette émission alimente (jeu de mot) la grossophobie ? Pas de mon point de vue. Elle a le mérite de montrer la souffrance des gros. Un des participantes glisse dans son interview : « Non je n’ai pas toujours été grosse. Quand j’étais gamine, j’étais normale… » C’est terrible de dire de soi, à l’imparfait « J’étais normale » Mais cette notion, moi aussi je l’ai intégrée dans mon constat personnel, je ne me suis jamais considéré comme « normal » . On pourra évidemment en déduire que dès le plus jeune âge on est formaté par une norme, par le regard des autres et de la société. Mais bon… Quand on est gros, on ne se sent pas bien. Ni dans son cœur, ni dans sa tête, ni dans son corps. On est malade, on se rend malade psychologiquement et il est impossible de le cacher.

Si cette émission peut ouvrir des yeux des proches et des anonymes qu’on croise dans la rue, au boulot… Alors ce sera bien. Après tout, la sœur d’une des participantes et les parents de l’autre disent clairement qu’ils n’imaginaient pas que leur sœur ou fille souffrait autant…

Dans d’autres épisodes, on verra des personnes pour qui la démarche, accompagnée ou pas, ne fonctionne pas… Et c’est sans doute bien d’oser le dire et le montrer. Là il y a pédagogie et avertissement…

J’ai le sentiment que de quelle que soit la façon dont cette émission aurait été conçue, montée, pilotée, elle était vouée à la critique en règle et au procès en illégitimité. Car c’est un peu la tendance actuelle où les « minorités » veulent s’exprimer mais refusent a priori le droit à la parole de qui ne fait pas partie de la Cause. De la famille. De la… secte.

Pour conclure… Est-ce que le vrai problème, ce ne serait pas les membres du collectif « Gras politique » ? Est-ce qu’ils ne sont pas tout simplement des gros qui n’ont pas eu le courage, ou qui n’ont pas réussi à maigrir et camouflent leur échec en l’habillant d’un vêtement taille XXL sur lequel est floqué le logo « Big is beautiful » afin de se donner bonne conscience ? Des gros qui camouflent leurs kilos derrière un discours politico-social militant ? Des gros qui refusent aux autres de réussir peut-être là où, eux, ils ont échoué ?

Le chariot de feu

©Ph. Geluck

Il était une fois un caddie…

Auchan, mardi, pendant la pause de midi parce que c’est là qu’il y a le moins de monde. Mais aussi un effectif de caissier(e)s réduit…J’attends patiemment à la caisse, un seul caddie devant moi.

Ils arrivent derrière moi, elle soufflant comme une locomotive hors d’âge, lui cherchant à l’évidence à calmer les récriminations geignardes de sa compagne. Ils doivent avoir 60 ou 65 ans, le masque sous le nez, habillés tout de noir et gris. J’aurais pu dire « tout de noir aigri », ça serait plus proche de la réalité. Les cheveux gris jaunis de la dame dépassent sous son bonnet mal ajusté. Et elle « rouscaille » tout en trottinant à côté du caddie poussé par son compagnon qui tente de l’apaiser avec des oui-oui-tu-as-raison-oui-oui-on-se-dépêche-oui-oui…

Ils collent leur chariot contre le mien malgré les marques au sol qui rappellent la distanciation physique à respecter… Dès fois qu’en me poussant, ça avancerait plus vite…

Je commence à déposer les achats sur le tapis.

Tu as vu maman, il a pris des Sojasun. Alors que les yaourts au soja Auchan ils sont moins chers… Hein monsieur vous savez que les yaourts Auchan ils sont moins chers ?

Je fais comme si je n’avais rien entendu. Je suis d’humeur taciturne pour ne pas dire bourrue, genre ours en semi-hibernation. Surtout quand il s’agit d’inconnus qui se mêlent de mes affaires. Donc silence. Blanc. Pas même un regard. Je ne suis pas là. Vous n’êtes pas là. Je n’ai rien entendu d’ailleurs vous ne m’avez pas parlé…

Mais il recommence : Hein monsieur, on disait avec ma femme que les yaourts Auchan sont moins chers !

Mmmmoui mais y’a pas de yaourt Auchan à la cerise ou à la myrtille.

Ah oui. T’as vu maman, il a des yaourts à la cerise. Faudra qu’on essaye hein ?

Ah t’as vu maman il a pris pain complet tranché. On devrait peut-être essayer. Mais vous savez monsieur que quand il est pas tranché, il se conserve mieux ? Hein, vous avez remarqué ?

J’évite de le regarder. Mais il insiste, il me met même un coup de chariot à l’appui de son intervention.

Oui monsieur… merci… je sais… mais je congèle mon pain ! Logiquement mon ton est aussi glacial que l’air d’un congélateur spécial vaccin-anti-Covid.

Ah vous avez pris des mini-galettes des rois ? Il me montre sa boite de galette industrielle Pasquier. Nous on a pris ça parce que c’est plus avantageux. Parfois vous savez ils marquent Offre Spéciale (sur mon emballage, il y a un sticker Offre Spéciale 2 + 1 gratuite) mais en fait, c’est pas toujours vrai, y’a Julien Courbet qui l’a dit dans la télé.

Ah ben si Julien Courbet l’a dit… Je suis à deux doigts de m’agacer et de lui demander d’aller chercher la fève dans son fondement plutôt que dans mon caddie. Ou alors, c’est une caméra cachée. Un acteur qui joue les importuns pour tester la patience des clients en temps de pandémie…

Mais non, c’est juste un fâcheux…

Tu as vu maman il a acheté des croquettes. Les croquettes là ? c’est parce que vous avez un chat ?

Je fulmine… Bon monsieur, ça y est vous avez fini ? vous allez détailler mes achats et me donner un avis sur tout ? Vous voulez aussi savoir su j’ai les fesses sensibles et me donner votre avis sur les avantages du PQ double ou triple épaisseur et me faire part de l’avis de Jean Pierre Pernaud sur la question ? Je bouillonne mais je me contiens. Colère confinée à l’intérieur de mon petit corps…

Tiens maman, tu as vu il a la carte de fidélité du magasin. On devrait la prendre aussi. Et s’adressant à moi : nous on hésite à prendre les cartes parce qu’on veut pas être fichés ! Mais vous croy…

Ecoutez monsieur, ça suffit maintenant ! Je ne vous demande rien, je voudrais rester calme et tranquille…

Oui mais avec ma femme on s’est dit que…

Rien monsieur, rien… Vous ne vous êtes rien dit et vous me lâchez ! Est-ce que je vous demande pourquoi vous restez avec votre femme ? Est-ce que je vous conseille d’en prendre une plus jeune qui vous occupera et évitera que vous emmerdiez le monde avec vos conseils et vos questions à deux balles ? Non ? Alors basta !

Un ange, ou plutôt toute une délégation du paradis a défilé sous les yeux étonnés de la caissière…

Ben vous z’êtes pas aimable, hein maman qu’il est pas aimable…

Dans ma tête, j’entendais Côme de la Caterie me souffler une citation d’Epicure : « L’homme qui a l’âme en paix n’est importun ni à lui-même ni aux autres »… Mais je me suis abstenu, la caissière attendait que je paye mes 48,67€ par carte bleue…

Alors que je partais, très digne, le monsieur crachotait… C’est à nous, maman. Bonjour mademoiselle, pour la carte de fidélité comme celle du monsieur, il faut aller où ?

Le temps qui court

Il était une fois un coup de mou…

Je serais mal venu si je me plaignais de quoi que ce soit.

Seul ? c’est (presque) un choix… Et finalement aujourd’hui je me vois mal partager ma vie, mon temps, mes habitudes de vieil ours solitaire avec quelqu’un. Plus jeune, quand je m’imaginais (ou que je me rêvais) en couple, j’avais en tête l’exemple de Serge Lama qui racontait qu’il avait trouvé le parfait équilibre avec sa compagne en vivant chacun dans son appartement, sur le même palier. L’image m’apparaissait séduisante et judicieuse car respectueuse de la liberté de chacun et de ses petites manies. Le compromis sans la contrainte en quelque sorte.

Finalement la question ne se pose pas. Ne se pose plus. J’ai un chat…

Retraité. Tranquille. Libéré des affres du dimanche soir, du repassage des chemises et des rendez-vous professionnels convenus et répétitifs avec la hiérarchie, avec les parents, avec les instances. Libéré du bruit des élèves dans les couloirs et des récriminations des profs. Privé également, hélas, des sourires des uns et des autres. Mais retraité… Gérer son temps à son rythme. Avoir le luxe de ne rien prévoir. De ne rien préparer. Prendre le temps de ne rien faire. Regarder Les Reines du Shopping à un horaire où, auparavant, j’aurais été absorbé dans la signature des parapheurs de la journée. S’endormir l’esprit libre, sans gamberger sur l’agenda à venir, les réunions à planifier, les dossiers à traiter, à ne pas oublier, à boucler… Se lever sans la contrainte du radioréveil. Sans la contrainte de se raser, de mettre une montre au poignet, une cravate autour du cou. Se lever avec pour seule obligation de donner sa pâtée au chat…

J’ai mon appartement. J’ai une voiture. J’ai un pass illimité pour les transports en commun. J’ai une machine expresso et des enceintes Devialet dont le son me transporte. J’ai un iPhone 12 bleu. Et j’ai perdu 21 kilos.

Alors quoi ?

On est passé de 2020 à 2021 sans que…

Sans que quoi d’ailleurs ? Le changement de millésime ne signifie rien en soi, je n’ai jamais fait partie des fêtards à l’ébullition programmée par une date imposée. 31 décembre, 1er janvier, je n’ai pas, je n’ai jamais eu d’excitation particulière à l’évocation de ces « échéances ». Intérieurement, je suis heureux que 2020 soit « symboliquement » finie, parce que c’est une année qui restera « l’année de la pandémie ». Mais après ? Le monde actuel m’angoisse et je crois que c’est la première fois que je ressens ça. Peut-être parce que je suis à la retraite…

Autant j’écrivais, quelques lignes plus haut, que la retraite m‘avait apporté une forme de sérénité mentale, autant cette retraite me laisse le temps de gamberger sur la façon dont le monde roule. Chaotiquement, maladroitement, pauvrement, misérablement, lamentablement…

J’ai le temps de lire, d’écouter et de regarder les infos.

J’ai le temps d’avoir peur d’une Amérique manipulée durablement, je le crains, par Trump.

J’ai le temps de râler contre toutes ces décisions qui ne sont pas prises en France comme dans le monde contre le réchauffement climatique alors que la France comme les autres pays ont le temps de vendre ou d’acheter des armes.

J’ai le temps d’être abasourdi par l’égoïsme et l’intolérance qui suinte de tous les micro-trottoirs et des plateaux-débats gangrénés par les ya-faut-qu’on, les spécialistes auto-proclamés en tout et les fachos décomplexés.

J’ai le temps d’avoir peur de ce peuple – toutes générations confondues – qui abandonne avec une facilité déconcertante toute réflexion et toute lucidité pour verser dans la violence et la bêtise, qu’il s’agisse des anti-vax, des complotistes, des anti-systèmes ou de ce que sont devenus les gilets jaunes qui ne prennent même plus le temps de dénoncer les exactions des groupes ultra-violents qui ont pourri et décrédibilisé leurs actions…

J’ai le temps d’être dégoûté par ce gouvernement que j’ai soutenu, mais qui est tellement déconnecté, cynique et que je qualifie même aujourd’hui de nuisible en raison de ses dérives sécuritaires, de ses approximations, de ses mensonges et de ses reniements idéologiques, impeccablement habillés par des discours séduisants. Mais trompeurs. Creux. Insultants l’intelligence, la réalité et l’avenir… Même pas sûr de pouvoir retenir l’excuse de l’amateurisme, tout semblant tellement assumé. Sinon, pourquoi les « éléments de langage »…

J’ai le temps d’être angoissé par l’absence de perspectives que devaient offrir les partis politiques traditionnels et la passivité finalement étourdissante de ceux qui se proclament « responsables ».

J’ai le temps de culpabiliser aussi parce que, bien assis dans mon fauteuil, je dois confesser que je ne fais rien pour changer tout ça.

J’ai le temps d’avoir peur du vide…

Et pourtant… Bonne année quand même !

Retour à Pollox

« LE » panneau était toujours là. Sous des morceaux d’affiche déchirée vantant les prix exceptionnels de la superette locale, la déclaration d’amour de Siegfried à Paul Dindon était encore visible pour qui connaissait l’histoire. J’avais programmé sur mon GPS le détour me permettant d’aller du « village haut » à Pollox en passant devant l’Auberge et la ferme des Adrets. Avec un pincement au cœur, mais insensiblement un sourire s’est dessiné sur mon visage. L’auberge semblait ouverte mais de nombreuses fenêtres étaient fermées par les lourds volets de bois. Sur le gravier devant l’entrée, le combi de la patronne était (mal) garé… J’ai essayé de découvrir des silhouettes connues, celle de Natou, celle d’Henri. Mais je n’ai vu personne…

Je ne me suis pas arrêté. Pas vraiment le temps, et puis finalement pas de vraie raison pour cela. J’ai passé 6 semaines dans cette auberge mais je n’ai pas noué de liens. J’ai été un client. Pas forcément agréable. Un client qui alimente peut-être les souvenirs de fin de repas. Mauvais caractère. Solitaire. Distillant des commentaires pédants et acides. Et finalement embarqué par les gendarmes. Il a été relâché mais vous savez, y’a pas de fumée sans feu comme on dit…

Mais en fait je l’aimais bien, moi, l’ambiance de cette auberge…

Quand je suis parti, je n’avais pas de but bien défini. Continuer à vivre entre parenthèses. Vivre avec la blessure béante de la disparition de Maman et de son enterrement loin de moi. Ou, plus exactement, moi loin d’elle. Vivre avec le souvenir brûlant de la trahison de Fabien. Dans ma tête tournent en boucle ses initiales et cette « traduction » qui m’est apparue si évidente alors que je quittais la gendarmerie. Fabien Della Porta… FDP… Fils de p…

Souvenir brûlant au fond du cœur parce que je crois que je l’aime toujours…

Lorsque je suis arrivé à l’Auberge des Alpages à Thonon, je suis resté muet devant le réceptionniste. Tellement différent de Vernon. Moins engoncé dans son professionnalisme. Il avait le regard clair et un sourire qui illuminait toute la réception. Un sourire qui m’a éclaboussé. Un sourire qui était pour moi tout seul. Un sourire de Fabien… Mais lui s’appelait Julien. Et il avait une alliance. Et un tatouage « Aline » à l’intérieur de l’avant-bras. Qu’importe… Ça ne coûte rien de fantasmer. J’ai une fois encore signé le registre avec le nom de « Côme de la Caterie ». Histoire de prolonger ma petite musique intérieure faite de mensonges assumés, de rêves imbéciles, de fantasmes inavoués…

Julien m’a accompagné jusqu’à ma chambre, portant mon sac de voyage façon sacoche de médecin du XIXème siècle. Il a ouvert les lourds rideaux, la fenêtre et les volets de la chambre, laissant apparaitre une vue de carte postale. Le lac Léman. Des couleurs oscillant entre les  reflets pastel du ciel et des nuages matinaux se reflétant à la surface du lac et celles, plus denses et sombres, des forêts sur l’autre rive. J’étais fatigué par le voyage en bus. J’ai remercié Julien. Il m’a donné du « Monsieur de la Caterie » avec un léger accent savoyard qui rendait encore plus troublante notre conversation. Je l’ai regardé sourire, se retourner avant de fermer la porte moulurée, j’ai maté son cul et la porte s’est refermée sur ma solitude.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai passé beaucoup de temps sur les bancs parsemés le long du bord du lac. J’avais pour compagnons mon iPod et le « Audiard par Audiard » offert par Javot, en souvenir de notre embrouille. Un jour, au kiosque à journaux, attiré par une photo en couverture et un titre racoleur, j’ai acheté Voilà. Le magazine people faisait sa Une sur Javot et June East. « Un nouvel écrin pour leur amour secret » titrait le journal… C’est marrant cette sensation bizarre qui fait qu’on aurait presqu’envie de crier à tout le monde, en tentant de garder une mine modeste, « je les connais ! ». Ils étaient à Venise et les paparazzi avaient immortalisé des photos de baisers volés et de bras autour de la taille sur fond de décor de carte postale. Ils filaient le parfait amour, il y avait, parait-il, un film en préparation. Dans les pitoyables légendes accompagnant les photos pixelisées, on hésitait entre un biopic de Julie Andrews ou une évocation de Mère Teresa. J’ai pouffé en le lisant…

Un autre jour, j’ai lu un article sur la mort d’un jeune homme doté de super pouvoirs, un « Réparateur » comme le qualifiait le journaliste, avec un R majuscule. Ça m’a rappelé l’histoire racontée par la petite Adèle, le jour où j’avais participé à la sortie vers le moulin de Vulvoz. J’avais pris pour une fable qu’elle avait inventée et racontée pour faire l’intéressante, l’histoire de ce client de l’auberge qui avait « Réparé » son pantalon. Et là, l’article dans le journal ressemblait terriblement à ce qu’Adèle avait raconté. Un jeune homme qui par la force de… la force de quoi ? de l’esprit ? de la foi ?  un jeune homme qui Réparait à main nue les objets. Un Uri Geller du XXIème siècle ? un charlatan ? un prodige ? un mutant ?

Je me suis demandé quel genre de pouvoir j’aurais aimé posséder ? Peut-être seulement celui de garder l’être aimé auprès de moi… Sacré pouvoir ça…Tous les jours des choses plus ou moins futiles ranimaient des souvenirs liés à l’Auberge des blogueurs. Elle portait finalement un nom prémonitoire, cette auberge… Elle m’avait donné envie de noircir des pages. Exorciser par l’écrit des peurs et des peines. Raconter des choses futiles légères, banales, insignifiantes pour les autres, faussement fondamentales pour soi-même…

Les jours ont passé. Plus mornes et répétitifs que ceux passé à Pollox. Les petits déjeuners faisaient partie de mes plaisirs solitaires et j’ai continué à craquer sur les pains aux raisins. Burp ! Je voyais Julien, à la réception, sourire de la même façon à tout le monde. Mais j’avais envie, j’avais besoin de croire qu’il y avait un petit plus quand il me souriait à moi. J’ai fini par me persuader que cette étincelle dans les yeux, elle était à moi. A moi seul. Et Julien a été le seul à qui j’ai souri avec autant de plaisir. Sans espoir autre que le rêve.

Je suis resté deux mois à Thonon et je suis parti… Ce jour là, Julien n’était pas à la réception… Je suis parti les yeux remplis des couleurs de l’automne. La tête pleine des souvenirs de Pollox et de Thonon. Le portefeuille allégé de quelques milliers d’euros. Le cœur vide. Plus de Maman. Plus de Fabien. Une place pour Marie peut-être ? Un rôle de père à imaginer ?

J’ai loué une voiture pour rentrer chez moi et vivre peut-être de nouvelles aventures…

Tout le monde veut devenir un cat

Il était une fois un chat…

Bientôt un an que j’ai adopté un chat qui s’appelait Brutus lorsqu’il était derrière les grillages du refuge. Brutus, ça ne cadrait pas avec le caractère si câlin de ce matou. Alors je l’ai rebaptisé Asgård. Oui… une référence au domaine des dieux de la mythologie nordique… Alors qu’il n’est pas blond aux yeux bleus. Mais ça résonnait mieux dans ma tête.

Évidemment au quotidien, je ne l’appelle pas Asgård mais… « chaton »…

Un chaton qui pèse aujourd’hui 6 kilos. Un kilo de plus en un an. Alors que moi je me suis mis au régime (il était temps d’ailleurs) lui, je l’ai gâté. Avec un leitmotiv : je ne suis pas allé recueillir un chat pour le rendre malheureux. Mais le rendre heureux, c’est aussi le garder en forme et en bonne santé… Désolé chaton, mais je vais surveiller ton régime !

Il n’y a pas une journée où je ne me pose pas la question : Est-il heureux ?

J’habite un 8ème étage, Asgård ne peut donc pas aller se balader à droite à gauche et c’est tant mieux puisqu’il a été testé FIV+. J’ai bricolé une barrière afin de lui permettre de sortir sur le balcon. Tout le monde me dit qu’il ne sauterait pas. Evidemment, mais il a peur des hélicoptères de la sécurité civile qui tournent au dessus de l’immeuble pour aller se poser à l’hôpital de la Timone. Alors, prudence ! Il a pu profiter du soleil matinal et squatter mon transat pendant tout l’été. Mais son terrain de jeu reste restreint… De temps en temps il pète un plomb et file comme un malade d’un bout à l’autre de l’appart, grimpe et descend les escaliers en trombe, saute sur un fauteuil ou un tabouret mais… Est-il heureux ?

Je le laisse faire et je me plains – sans grande conviction – quand je constate jour après jour qu’il s’est approprié peu à peu mon fauteuil de bureau… mon canapé tout neuf… mon lit… J’ai seulement réussi à ce qu’il ne monte pas sur la table quand je mange. Et quand je ne mange pas d’ailleurs…

Parfois je lui ouvre la porte de l’appartement, il peut déambuler sur le palier, totalement fermé, du 8ème étage. Il apprécie le paillasson des voisins et va parfois miauler devant la porte de l’ascenseur. Et s’enfuit dare-dare dès que la machinerie se met en route… Mais est-il heureux ?

Quand il se plante devant moi, les papattes bien serrées, bien rangées, qu’il me regarde sans un miaulement, sans un battement de cil je suis désarmé. Que veut-il ? Des gratouilles ? Il se laisse faire avec beaucoup de facilité. Jouer avec une baballe ou n’importe quelle boule de papier ? Ça l’intéresse pendant un temps et puis, dédaigneux, il revient se poser à côté de moi. Digne et muet. Il se prélasse sur le dos, la fourrure toute douce de son ventre étant un appel à la caresse. Il mraaaôôôle un peu, se laisse faire et puis lance une patte pour m’attraper la main… Il se relève très digne, comme une courtisane qui retaperait sa robe à crinoline et s’en va dans un coin. Et il me fixe. De loin. Je le retrouve, quelques minutes plus tard, vautré sur mes chaussures. Immobile et muet.

Est-il heureux ?

J’ai accueilli un chat pour le rendre heureux. Je sais qu’il ne manque objectivement de rien mais est-ce suffisant ? Je sais qu’un chat dort beaucoup et il dort beaucoup… Il quémande des caresses et il les obtient… Il est gourmand et il a des croquettes, des friandises et du melon en été… Je lui laisse lécher l’opercule des yaourts soja aux fruits que je mange quotidiennement… Il a un beau poil, brillant et doux et il adore que je le brosse… Ah ! le passage de la brosse sous le menton, les yeux fermés…

Mais ma crainte, c’est qu’il s’ennuie… Quand il me fixe avec ses beaux yeux verts, je ne suis pas capable de lire une réponse évidente…

Est-il heureux ? J’aimerais tant qu’il me rassure !

C’est en novembre…

Il était une fois le mois de novembre…

Je suis sûr qu’un psy trouverait plein de choses à dire pour éclairer ce fait : le mois de novembre, chez moi est un mois de dépenses. Pas inconsidérées (quoi que…), pas compulsives (quoi que…), mais des dépenses importantes. C’est (presque) toujours au mois de novembre que j’ai fait des gros achats « d’équipement ».

J’étais Conseiller d’Éducation stagiaire en 1983. Premier « vrai » travail dans ma vie après avoir été surveillant, après avoir travaillé comme garçon de café pendant 6 mois en attendant d’entamer des études, après avoir fait plusieurs petits boulots d’étudiant, dans un magasin de bricolage, dans les vignes de la montagne de Ludes, ou dans un hôtel londonien…

Avance sur salaire en septembre, salaire « normal » en octobre, salaire avec la régularisation en novembre, il n’en a fallu pas plus pour me faire croire que j’étais riche. Et pour fêter ça, je me suis acheté une télé. Une jolie télé couleur à coins carrés de 36cm. Avec une télécommande, l’accessoire ultime du haut de gamme. J’ai gardé cette télé pendant 4 ou 5 ans… Et c’est encore sur la paie d’un mois de novembre que je l’ai remplacée avec un modèle plus grand avec magnétoscope intégré. J’étais devenu un adulte indépendant. Et en particulier très, trop indépendant vis à vis des mises en garde de mon banquier…

Mon premier ordinateur, un Amstrad CPC 6128 vite remplacé par un Amstrad1512 avec un double lecteur de disquettes… et au moins 8 Mo de mémoire vive, je l’ai acheté alors que j’étais en poste à Sarlat en 1986. En novembre 1986. Je me souviens avoir été « décontenancé » et déçu par l’Asmtard 6128. Je n’arrivais même pas à jouer à « Lemmings », un jeu qui pourtant était très à la mode à l’époque. Le Commodore 64 qui l’a remplacé a trouvé place sur mon bureau un mois de novembre, quelques années plus tard. Novembre 1992 peut-être… En même temps que mon premier abonnement à internet. Et ma première facture téléphonique, d’un montant astronomique puisqu’à l’époque, le point de « connexion » à internet se faisait à Paris. Le coût de la communication téléphonique s’envolait au rythme des minutes écoulées, parce qu’on payait le tarif « longue distance ». A cette époque où on cherchait le fournisseur qui offrait le maximum d’heures au tarif le plus avantageux, je me suis trouvé avec deux abonnements mensuels conjoints : 50 heures de connexion chez « club-internet » et 100 heures chez « wanadoo ». Et c’était parfois bien juste… Un jour Club-internet a proposé des points d’accès en province et la facture du téléphone a baissé…

Ma première chaine hifi à éléments séparés de marque Yamaha et de couleur « champagne » avec des enceinte Cabasse… (Je n’étais vraiment fait plaisir sur le dos de mon banquier…) Novembre !

Mon premier appareil photo numérique ? Novembre !

Ma première armoire « dressing » avec des grands panneaux coulissants miroir (tellement flippant de se voir au réveil) ? Novembre !

Il devait y avoir un lien avec la réception du catalogue Camif je suppose. Mais depuis, quand j’y pense, j’ai continué à avoir un mois de novembre douloureux pour mon budget…

Même l’achat de mon appartement a été finalisé un mois de novembre…

Ce mois de novembre 2020 n’aura pas échappé à la règle. Un bon matelas (un « Tediber » si ça vous parle) et un jardin potager d’intérieur… Je me suis fait plaisir…

Pas besoin d’un Black Friday pour que je consomme. Et l’économie française peut me dire merci. Il suffit d’attendre le mois de novembre…

Un peu de nostalgie et de douceur avec Anne Vanderlove, une sublime chanteuse qui n’a pas vraiment eu la carrière qu’elle méritait…

Partie toute seule…

Il était une fois un vide…

Un vide pourtant peuplé de sons et d’images qui m’accompagnent encore aujourd’hui.

Toute blanche
Dans ton habit du dimanche,
On t’a glissée sous les planches.
Avec un chagrin immense,
On a fermé tes yeux
Pour l’éternité.

Tout est allé si vite… Le lundi 30 septembre 2019 au soir, j’ai entendu Maman au téléphone me dire « je n’arrive plus à respirer ». Ce sont ses derniers mots au téléphone. Sur mon portable j’ai gardé quelques messages où j’entends Maman me parler avec une voix plus normale et enjouée. C’est cette voix-là dont je veux garder le souvenir.

J’ai appelé le 15. Évidemment, c’est le 15 du Val d’Oise qui m’a répondu mais ils ont fait le nécessaire pour me mettre en contact avec le 15 du Pas-de-Calais. Je les ai alertés sur la situation. Mécaniquement j’ai pu leur donner l’adresse, la date de naissance, le numéro de sécu de Maman. Ils m’ont répondu qu’ils faisaient le nécessaire… Quelques minutes plus tard, j’ai eu les pompiers au téléphone qui m’expliquaient que Maman ne voulait pas partir avec eux… mais qu’ils devaient l’emmener. Ses dernières forces, Maman les a mobilisées pour rester chez elle.

Mais ils l’ont emmenée à l’hôpital.

15 ou 20 minutes plus tard, le même pompier m’a appelé pour me dire que Maman était partie. Juste avant de franchir la porte de l’hôpital.

Je n’ai plus jamais entendu la voix de ma Maman en vrai…

Le lendemain matin, j’ai pris la route. 227 km pour rentrer « à la maison ». Je suis arrivé à l’hôpital où on m’a accueilli avec beaucoup de gentillesse et de respect. On m’a proposé – une fois quelques formalités administratives remplies – d’aller « voir » Maman. En s’excusant par avance parce que les locaux étaient en mauvais état, en cours de réaménagement. Entre nous, qu’est-ce que j’en avais à faire que le carrelage soit cassé ou que le sol ait été décapé, laissant la chape de béton à nu.

On m’a laissé entrer dans une salle nue et froide où il n’y avait qu’un lit. J’ai reconnu les cheveux de Maman… et je suis sorti précipitamment. C’était trop dur. Je sais seulement que l’expression parlant de la couleur « grise » d’un mort n’est pas une image.

Je ne pouvais pas, je ne voulais pas emporter cette image-là de Maman. Et pourtant, je l’ai encore en tête.

Depuis, je garde en moi deux culpabilités irraisonnées. Maman est partie « toute seule », on l’a emmenée hors de chez elle, brisant ce lien invisible qu’elle avait avec « son doudou », mon Papa. Je n’ai pas su m’opposer à son départ vers l’hôpital alors que je savais qu’elle ne reviendrait pas. Je sais que les pompiers ont fait ce qu’ils devaient faire. Mais j’aurais souhaité que Maman ne quitte pas la maison, son dernier cocon.  Et puis je m’en veux d’avoir été incapable de rester quelques minutes, à l’hôpital, avec elle. J’ai eu le sentiment de l’avoir abandonnée une deuxième fois, dans ce sous-sol froid, impersonnel, blafard.

Parfois je pense que j’ai une approche idéalisée de ces moments-là. J’aurais voulu que Maman parte dans son sommeil. Sans cette panique qu’elle a dû ressentir en me disant qu’elle ne pouvait plus respirer. Sans ces larmes qui ont dû couler lorsqu’on l’a embarquée « de force » dans l’ambulance des pompiers. L’image de Maman sur le brancard, arrivant sous la pluie, dans le froid à l’hôpital me hante.

J’ai évidemment revu Maman dans la chambre mortuaire des pompes funèbres. Elle avait l’air apaisée. Mais moi, je sais qu’elle a eu peur. Qu’elle a eu froid. Qu’elle est partie toute seule.

Je n’aurais rien fait de plus, sauf lui tenir la main. Comme elle avait pu le faire pour Papa, 10 ans plus tôt. Je n’aurais rien changé… Mais je ne serais pas en train d’écrire, un an plus tard, que je me sens irrationnellement « coupable » de l’avoir laissée seule face au vide…

Ce dimanche,
J’y pense encore et je flanche.
Je t’ai porté des pervenches
Pour parfumer ton silence.
Le ciel, pour la circonstance,
S’est habillé d’éternité.

Maman – Noël 2014

Non, je n’ai pas oublié…

Il était une fois un héritage… MON héritage…

Ayant pris l’habitude de me définir comme petit, gros, chauve à lunettes (j’ajoute vieux maintenant…) j’avais fait le constat, un jour d’anniversaire en famille, que j’avais pris ce qu’il y avait de pire chez l’un et l’autre de mes parents… Petit et gros, je tiens ça de Maman qui était un peu ronde du haut de son mètre 42… Quant à Papa, il avait perdu ses cheveux très jeune, avant 30 ans, et sa mauvaise vue l’avait empêché de devenir pilote comme il en avait rêvé.

Heureusement que mon « humour » était connu (et apprécié) de mes parents…

Mais si je réfléchis un peu plus sérieusement, mes parents m’ont transmis tellement plus…

Papa a fait carrière dans l’armée. Il a commencé tout en bas de l’échelle, à 18 ans, avec un CAP de menuisier-ébéniste. 30 ans plus tard il était officier, ayant obtenu une équivalence du bac à l’âge de 35 ans. Puis, après 30 ans de carrière dans l’Armée de l’Air, il s’est reconverti comme directeur d’exploitation dans une société de transport en commun.

Je n’ai jamais oublié ses conseils concernant la « gestion » d’une équipe. Le genre de choses qu’on n’apprend pas, qu’on n’envisage même pas d’aborder dans les formations, quand on rentre dans l’Éducation Nationale. On parle éventuellement de gestion de classe pour les profs (et encore !). Mais personne n’explique à un jeune (ou moins jeune) personnel de direction comment « gérer » une salle des profs. L’institution doit sans doute considérer qu’avoir 60 ou 130 profs devant soi le jour la pré-rentrée, ça se manage comme une classe de 28 collégiens ou de 35 lycéens. La réalité c’est plutôt « sauve-qui-peut, si vous avez des problèmes c’est que vous n’êtes pas bon ! » Faut pas s’étonner ensuite de lire des commentaires acerbes sur les réseaux sociaux avec d’un côté les profs, de l’autre ceux qui sont considérés comme des traitres, passés à l’ennemi, des suppôts du pouvoir, des courroies de transmission serviles du ministre. Ces mots, je les ai lus… Mais je les ai aussi entendus en vrai, dans les salles des profs…

On ne vous apprend pas davantage à prendre en compte les agents de service, les secrétaires, les personnels d’éducation. Bien sûr avec des trémolos dans la voix, on déclare qu’ils sont incontournables dans et pour le système. Mais ce qui est noble c’est la pédagogie. Pardon ce qui est noble c’est la Pédagogie avec un P majuscule. Pas de veiller à ce que les agents et les secrétaires soient vus, considérés, respectés, connus et reconnus en particulier par les élèves (et leurs parents).

Papa m’a appris que sans ces petites mains – hiérarchiquement parlant – je ne serai rien. Je ne pourrai rien. Papa m’a appris à les prendre en compte, à veiller à les connaitre par leur nom, à aller prendre le café avec eux, à penser éventuellement à leur anniversaire… Papa m’a appris à donner à leur vie professionnelle la dimension humaine à laquelle moi j’étais sensible quand j’arpentais les couloirs de « mon » lycée. Il m’a appris à les respecter et à leur montrer ce respect.

Des années après qu’il ait pris sa retraite, Papa continuait à être invité par les délégués syndicaux pour la Sainte Barbe, fête traditionnelle dans le Pas-de-Calais. Ils n’oubliaient jamais d’inviter leur ancien patron… Ils étaient là, aussi, à son enterrement…

Maman n’avait pas fait d’études. Elle a commencé à travailler très tôt comme bonne à tout faire et comme cuisinière. Mais pas n’importe où. A Paris, elle travaillait pour une famille dont l’appartement donnait sur la coupole de l’Académie Française. Chez des patrons qui étaient des amis intimes de l’ex-président René Coty. Un jour Maman a eu carte blanche pour cuisiner le repas qui serait servi à René Coty. Elle avait fait une terrine de poissons dont Coty a repris deux fois… La gloire. Oui, Maman était une « humble », mais elle était respectée par ses patrons.

Quand Papa est devenu officier, il a fallu adopter un style « compatible » avec la fonction et se plier à des conventions, des obligations sociales. Elle avait hérité du grade de Capitaine en même temps que Papa Maman a fait ce qu’il fallait. Jusqu’au jour où…

C’était un repas de fin d’année, un 31 décembre, tous les militaires d’astreinte étaient réunis, les hommes du rang, les sous-officiers, les officiers. Les femmes des uns et des autres étaient invitées à réveillonner à la base. Femme de l’officier le plus gradé ce soir-là, Maman était « la maitresse de maison » et a proposé que tout le monde mange à la même table… alors qu’il était d’usage que les gradés et et les non-gradés réveillonnent à des tables séparées.

« Après tout, tout le monde a commencé en bas de l’échelle, non ? »

« Non ! pas moi !  Je suis petite-fille, fille et femme d’officier ! » a déclaré une pimbêche en regardant Maman de haut. Visiblement pas séduite par la proposition, pas chaude pour la mixité sociale la dame…

« Ah oui ? et vous avez quel mérite mis à part celui d’avoir obéi aux traditions familiales ? Et sinon, vous n’êtes pas encore mère d’un officier ? »

Tout le monde a éclaté de rire, Papa le premier… et le repas s’est déroulé comme Maman l’avait suggéré. Bien sûr la semaine suivante, le Colonel de la base aérienne en a glissé deux mots à Papa, pour lui dire qu’il avait été content d’apprendre que Maman avait cloué le bec à « Madame de »…

Le côté un peu frondeur, un peu anti-conformiste, un peu rentre-dedans… Je crois que je sais d’où ça vient…

Je suis fier de cet héritage-là. Papa et Maman m’ont tous les deux appris à m’intéresser à l’autre et à ne pas oublier qu’on n’arrive pas à grand-chose en méprisant autrui, surtout les personnes avec qui on travaille, surtout celles que l’on « dirige » du fait de sa fonction. Papa et Maman m’ont appris que la fonction ne devait jamais primer sur l’humain.

Je l’ai appris. Comme tout ce qu’on apprend, on ne l’applique pas toujours intégralement. Mais cette valeur de base a toujours été là.

Alors pour ça, merci Papa. Merci Maman.