Cachez ce nombril…

©Photo Antoine Tomaselli pour La Provence

Il était une fois un ministre qui déclara “Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien” en commentant la pauvre histoire d’une collégienne renvoyée chez elle se rhabiller. Sa faute de la gamine ? Porter une tenue qui laissait voir son nombril…

Évidemment tout le monde s’est emballé, via les réseaux sociaux et les chaines de vomi en continu qui savent si bien prioriser l’information et qui font donc d’une fiente de pigeon un évènement à portée nationale…

Et les ministres, les politiques de tout poil sont sommés de commenter, de s’expliquer, de prendre position. Pas un n’appelle à la retenue ou ne rappelle que c’est un faux débat. Au contraire on cherche la mèche. Et les allumettes. Et on allume en s’étonnant ensuite que ça pète et qu’il puisse y avoir des éclaboussures plus ou moins nauséabondes.

Il est là, aujourd’hui, le génie français. On n’est plus le Peuple des Lumières mais le Peuple des pixels d’un écran de smartphone… On n’écrit plus l’Encyclopédie mais des tweets. Créer des problèmes là où il ne devrait pas y en avoir… Je bouillonne donc…

J’ai évidemment été confronté à ce problème dans ma carrière de proviseur. Au risque de choquer, j’étais même partisan de l’interdiction (ou plutôt la limitation) des jeans déchirés dans mon lycée. Et ça a marché, la règle (non écrite) était bien respectée… Il avait suffit pour cela de faire réfléchir ensemble les élèves (leurs représentants élus en tout cas) sur ce qui était « convenable« . Et on avait défini ensemble des exemples de ce qui était acceptable et ce qui ne pouvait pas passer. Bon, OK, j’ai été un poil manipulateur… Surtout que je pouvais m’appuyer sur cette démarche pour justifier auprès des élèves récalcitrant(e)s le bien-fondé de mes remarques sur leur jean troué.

Convenable ce n’est pas une question de « décence » donc pas de référence à la morale, au bien et au mal, à la sexualisation des comportements. J’ai toujours expliqué aux élèves que « convenable » veut simplement dire « qui convient à… » et donc que cela se définit en fonction d’un environnement précis. Une tenue peut convenir à la plage, une autre pour un mariage… Mais est-ce que cela peut convenir au lycée ?

J’ai toujours essayé d’amener les élèves eux-même à réfléchir là-dessus. Ma question – un peu tordue, j’en conviens – consistait à demander à l’élève s’il porterait cette tenue lors de l’oral du bac ou pour rencontrer un patron lors d’une recherche de stage.

Les élèves en question apportaient eux-même la réponse que j’attendais. Évidemment, j’avais bien conscience de les piéger en leur posant ma question. A défaut de l’honneur, les apparences étaient sauves. Le lendemain, ils portent une tenue « convenable ». Et moi, j’avais le sourire…

Je n’ai jamais été taxé de sexisme car j’intervenais tant auprès des filles qui avaient le nombril à l’air – les fameux crop-tops – qu’auprès des garçons qui arrivaient au lycée en débardeur mettant bien en valeur leurs épaules nues. Je n’ai jamais fait de réflexion « publique » mais toujours en demandant à l’élève de venir me parler. Personne n’était dupe, mais l’élève ne se sentait pas humilié(e) par une remarque potentiellement gênante. Quant à moi, je surprenais par ce qu’on peut appeler le sens du dialogue alors que j’avais la réputation d’un « gueulard ».

Au delà ce ce problème de méthode, ce qui me gène vraiment, c’est que cette question soit devenue un débat centré sur l’école. C’est d’abord un problème d’éducation non pas nationale mais personnelle, donc de famille. C’est au sein des familles que doit ou devrait se poser la question du choix des tenues portées alors qu’on se rend au collège ou au lycée, mais c’est aussi là, en famille, que se forge et se construit l’éducation au regard et aux jugements que l’on porte sur soi et sur les autres… Donc que l’on commence à lutter contre toutes les formes de harcèlement…

On touche là l’incongruité d’une situation qui fait que l’on demande aux filles de s’habiller d’une façon qui ne risque pas de « déconcentrer » les garçons. Ce faisant, on instille donc une dimension morale et sexuelle dans le débat. C’est la même argumentation que celle défendue par certains musulmans pour justifier le port du voile, sensé protéger les femmes des regards des hommes.

Les hommes, musulmans ou chrétiens, ces pauvres petites choses incapables de contrôler leurs bas instincts et leurs pulsions…

Rappelez moi… Qui tient prioritairement ce discours ? Les commentateurs les plus conservateurs, les plus rétrogrades qui, pitoyablement, tentent là un discours avec un pseudo-vernis féministe, parce que pour le coup, ça les arrange ou ça les rassure… Ils réfutent l’argumentaire musulman mais n’hésitent pourtant pas à utiliser le même pour justifier leur défense de la morale et de la bienséance dans l’école républicaine.

On trouve donc confortable de déplacer la responsabilité sur l’école. Ainsi on ne froisse pas les électeurs… Et c’est cette même stratégie qui pousse un ministre à déclarer “Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien.” mais ensuite à se débarrasser de la responsabilité de la mise en œuvre de ces injonctions sur les chefs d’établissement. “Les chefs d’établissement sont dans leur rôle à vouloir faire respecter une tenue normale, tout simplement”.

Le parallèle avec le port du voile à l’école continue… En évitant soigneusement de définir une position claire. Et en laissant les chefs d’établissement seuls face à la réalité du terrain.

4 réflexions au sujet de « Cachez ce nombril… »

  1. Lire à nouveau le blog de Garfield… je n’avais osé l’espérer.
    Welcome back.
    Je garde encore en mémoire les premiers débats sur le foulards, en 1986-1987. Ça me paraissait si délirant d’avoir un débat là-dessus. Si j’avais su ce que cela allait devenir.

    Aimé par 1 personne

  2. Echange avec un CPE de mon établissement hier, pour lui demander s’il a bien conscience de la vision qu’on pouvait avoir de notre lycée où l’accueil se fait sous les hurlements des CPE et des AED qui font rebrousser chemin pour une jupe trop courte ou un trou dans le jean. C’est la politique de mon boss, on tire avant de parler, enfin… de hurler.
    Le pire c’est l’élève qui a déchiré son jean à l’atelier (ça arrive), qui est sorti à la pause et s’est vu interdire d’entrer au retour.

    Les étudiants en BTS venus de lycées plus sympas (c’est pas dur à trouver) démissionnent en moins d’un mois. On infantilise, on dresse plutôt que d’éduquer.

    On pourrait gratter des lignes sur la tenue républicaine. Moi j’ai besoin de jeunes qui innovent qui cultivent la créativité, pas de jeunes qui se fondent dans le même modèle et marchent au pas cadencé. Je déteste le film « Les choristes ».

    Aimé par 1 personne

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