Tempête sous un crâne

Il était une fois une tempête sous mon crâne…

Comment ne pas me sentir concerné par cette effroyable actualité, l’assassinat d’un prof, Samuel Paty (c’est important qu’on se souvienne de son nom) à cause de la façon dont il exerçait son métier…

Au delà de l’horreur, je n’arrête pas de me poser des questions autour de la liberté d’expression. Alors que l’on se plait à rappeler que la langue française, dans sa complexité, est la plus précise du monde, ce concept est devenu un des plus troubles.

Si je résume, maladroitement, défendre le droit de publier des caricatures comme le fait Charlie-Hebdo, c’est défendre la liberté d’expression. Condamner Zemmour et ses propos, c’est limiter la liberté d’expression. Et pourtant dans ma tête c’est clair : Charlie, je valide, Zemmour, je condamne. Mais ce qui se passe dans ma tête, ce n’est pas la Loi.

Évidemment il y a des garde-fous, des lois anti-discrimination, pour condamner l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie… Mais finalement cela montre bien que cette notion de liberté est toute relative mais surtout qu’on a laissé le temps et les « argu-menteurs » lui donner un contour flou. Et c’est de cela que le poison communautariste se nourrit. Il y longtemps de ça, au moment de la guerre d’Irak, les médias rapportaient déjà l’incompréhension de certains élèves qui questionnaient ce qu’ils appelaient l’émotion à géométrie variable selon qu’il s’agissait des arabes ou des juifs…

Si je ne parle que de ce que je connais un peu, l’Éducation Nationale, je n’ai jamais eu d’état d’âme à rappeler que l’enceinte d’un lycée est un no-man’s land pour l’expression des convictions personnelles, qu’elles soient religieuses ou politiques. Ou alors il faut accepter qu’elles fassent débat.

J’ai le souvenir précis de cette mère d’élève qui était venue se plaindre de la définition de la « tenue professionnelle » que l’on demandait aux élèves de revêtir, un jour par semaine, dans un lycée « vente et secrétariat » que je dirigeais. Je refusais de considérer que le hijab pouvait cadrer avec la définition d’une tenue « professionnelle ». Cette dame était donc venue au lycée et avait refusé de serrer la main que je lui tendais en entrant dans mon bureau. Devant mon air surpris elle avait précisé « dans ma religion, une femme ne touche pas un homme ».

« Madame, dans un pays musulman vous trouveriez normal que je me plie aux lois ou recommandations en vigueur… Oui ? Alors ici c’est l’école de la République, laïque ,et je la représente. Permettez moi donc d’attendre de vous voir en accepter les us et coutumes, sinon… ce sera au revoir madame ! et je ne vous recevrai pas… »

Elle est donc partie, évidemment sans me serrer la main, mais en me menaçant de me dénoncer à l’Inspection. J’ai évidemment moi-même rédigé un mémo à l’attention de ma hiérarchie. Qui a accusé réception en me demandant de les informer au cas où d’autres incidents… Une simple question de statistiques donc. C’était en 2007. Et le sujet de deux mondes qui se côtoyaient, l’un se voulant laïc, l’autre se proclamant religieux était déjà sensible…

C’est à dessein que j’écris « l’un se voulant… l’autre se proclamant… » Des hésitations constantes, permanentes d’un côté… des affirmations fortes de l’autre. Un peu comme était l’Inquisition au XVème siècle : une religion dont les décisions primaient sur la vie des hommes mortels, roi compris. Des décisions que nul ne songeait ou n’osait contester. Un monde caractérisé par l’absence d’éducation, mis à part une éducation sélective portée par les religieux…

Et puis sont venus ceux que Péguy nommera les « hussards noirs de la République ». Bien sûr il y avait une référence à l’uniforme porté par les instituteurs. Leur mission : assurer l’instruction obligatoire, gratuite mais surtout laïque de tous les enfants. Les arracher à la main-mise de l’Eglise. Et le terme de « hussard » n’était pas choisi au hasard : il faisait référence cet escadron de cavalerie créé en1793 pour combattre et défendre la jeune première République française. Ces instits-là avaient une mission : instruire et inculquer les valeurs républicaines, Liberté, Egalité, Fraternité.

Combien de temps faudra-t-il pour qu’on ose proclamer et faire revivre officiellement dans les programmes cette noble devise qui semble dépérir au fronton de nos écoles. Il est là le « vivre-ensemble » dont on nous rebat les oreilles. Vivre ensemble sur des valeurs communes indiscutables, au risque de taire certaines de nos différences qui feront la richesse d’autres lieux d’échanges. Nombre de nos dirigeants ont sans doute , depuis trop longtemps, voulu composer avec des exigences contradictoires. Au mépris de principes simples que certains pédagogues refusent de réhabiliter. Ceux-là même qui sont planqués dans des bureaux, qui réfléchissent entre gens de bonne même composition et qui pondent des circulaires dont le moindre mot est pesé pour éviter de délivrer un message clair et univoque. Sur le terrain, c’est le règne , que dis-je, le triomphe du démerdez-vous ! Et s’il y a un problème, c’est que vous avez mal lu, mal compris, mal agi…

J’ai toujours pensé que si l’astrologie avait besoin d’une preuve de sa pertinence, il suffisait de regarder la date de naissance de la Vème République : le 04 octobre 1958. Balance, la république est née sous le signe de la Balance… La Balance est connue pour son indécision, car elle veut faire le tour d’une question avant de se décider. Trancher lui pose toujours problème, car cela suppose de mettre un aspect de côté pour en adopter un autre, et en tant que signe du lien, il lui faut ajouter et non soustraire.

Trêve de plaisanterie. S’il y a aujourd’hui une tempête sous mon crâne, si on est emporté par un orage, plein de fureur et de bruit, c’est à cause de l’inconnu, de l’imprécision, de l’hésitation, du flou qui nous entoure alors qu’on attend du réconfort, une épaule solide, un mur sur lequel s’appuyer, un arbre majestueux sous lequel se reposer.

Heureusement qu’il y a encore des milliers de Samuel Paty dans les écoles qui relèveront l’étendard de la République et du savoir, face à l’obscurantisme tant religieux que technocratique.

Rien à ajouter à la conclusion de Sophie Aram…

Ce billet est ma participation au jeu « Inktober with a keyboard », initié par Kozlika – Mot du jour : « Tempête, Orage »)

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