Seul tout seul

Il était une fois un ours sortant d’hibernation…

Me qualifier moi-même d’ours, c’est déjà me chercher (et me trouver) un alibi pour ma difficulté à être « social ». Je dis bien « social » parce que « sociable » je crois que je le suis. Quand je suis en terrain connu, ou quand la situation l’exige, je ne reste pas terré dans mon coin, angoissé à l’idée de devoir communiquer, parler, répondre. Suffit généralement d’oser franchir la porte, entrer dans la salle, affronter le public, me confronter à l’inconnu… Mon boulot m’a appris à surmonter ça.

Mais hors situation professionnelle, je suis nu. Sans défense. Sans volonté. Sans courage. Combien de fois, comme un cheval rétif, ai-je refusé l’obstacle ? Combien de fois ai-je refusé de sortir voir du monde. Je ne saurais pas le dire. Et je me suis trouvé de plus en plus souvent ces dernières années des excuses : la fatigue, le manque de temps, la peur de déranger…

J’avais remarqué, surtout lors de mes deux dernières années en région parisienne, une tendance accrue au pantouflage. Rester chez moi. Avachi dans un fauteuil. Télé allumée, ordinateur sur les genoux. Se dire souvent que ce serait idiot de ne pas aller faire un tour à Paris, sans raison, pour le plaisir, avec l’appareil photo en bandoulière. Enfin plus exactement, l’appareil photo posé confortablement sur mon ventre…  Je suis finalement peu sorti de chez moi alors que j’habitais Cergy. Parce qu’il fallait prendre le RER A et que l’aller-retour jusqu’à Chatelet, ça me mangeait presque 2h00. Et puis qu’il fallait d’abord aller à Auchan faire les courses de la semaine. Et puis rester seul et peinard chez moi c’était reposant et nécessaire après une semaine passée à parler dans les réunions, à côtoyer les autres dans les couloirs. Vive le calme et le silence me disais-je pour me persuader que cette solitude était nécessaire à mon équilibre. Inutile de me questionner, la liste des excuses et des alibis, je suis capable de la réciter comme un prédicateur le ferait avec les écrits de son gourou préféré.

Quand je compare à la façon dont je vivais quelques années plus tôt alors que j’étais en poste à Ste Geneviève des Bois, c’était tout le contraire. A l’époque je me donnais, comme prétexte à mon équilibre, la nécessité de sortir, de me changer les idées, d’aller voir d’autres horizons que ceux de mon lycée où m’enfermait mon logement de fonction…

Entre ces deux époques, une toute petite dizaine d’années… Pourtant les marqueurs de ma vie sont restées les mêmes : une vie professionnelle avant d’être une vie personnelle. J’ai depuis longtemps emprunté les chemins des no-life, retranché derrière la vie pro pour oublier de voir l’absence de vie perso réelle…

Ma vie a changé depuis un an et demi et mon installation définitive à Marseille. Sans contrainte de temps, d’emploi du temps, de planning à gérer ou à anticiper. Seule contrainte, surtout avec la décision de me mettre au régime, aller faire des courses une fois pour semaine pour acheter non plus des plats préparés, vite réchauffés, vite mangés… Priorité au frais et à la variété. Pourtant j’aimais bien mes plats de pâtes avec plein de fromage et de sauce tomatée-crémée que j’engloutissais 5 ou 6 fois par semaine, le soir devant la télé… Devant la télé jusqu’à pas d’heure. Me réveillant devant des rediffusions improbables au milieu de la nuit et décidant difficilement de m’arracher à mon fauteuil à 3 ou 4h00 du matin pour aller passer les 3 dernières heures de ma nuit dans un lit.

Les premiers mois de ma nouvelle vie, je suis sorti presque tous les jours : marcher un peu, prendre l’air, laisser filer le temps assis à la terrasse d’un café sur le vieux port. J’ai (re)découvert que j’aimais flâner dans les rues commerçantes le matin. L’ambiance y est tellement différente de celle de ces mêmes rues l’après-midi. Moins de touristes, de clients qui flânent. Les gens que l’on croise sont à la fois plus pressés et plus détendus, plus attentifs aux autres dans les déplacements. Et puis j’aime ces magasins qui ouvrent leurs portes pour recevoir les livraisons, les commerçants qui sourient avec l’espoir d’une bonne journée, ces cafés où on a le temps d’être reconnu par les serveurs et qui vous apportent le café-verre-d’eau habituel avec un petit mot gentil, sans qu’on ait eu besoin de le commander. Oui j’aime l’ambiance des villes qui se réveillent. Enfin qui se réveillent… vers 9 ou 10h00 du matin !

La Covid a tout bousculé.

Ai-je souffert du confinement ? Honnêtement non. Je reste fondamentalement un ours casanier. Avec un bouquin, un ordinateur, une télé, de la musique et du café à portée de main, je peux résister à une longue hibernation sociale. Alors que j’étais très impliqué et, par certains côtés, hyperactif professionnellement parlant, alignant parfois des semaines durant jusqu’à 60 heures hebdomadaires, j’ai toujours dit qu’une de mes forces principales était aussi de savoir ne rien faire. Contrairement à certains collègues chefs d’établissement ou profs que j’ai vu partir à la retraite avec l’angoisse de l’inutilité après tant d’années consacrées à leur métier, j’ai vécu sans stress, sans angoisse et sans questionnement le passage d’une activité professionnelle démesurément chronophage à la platitude linéaire de l’inactivité du statut d’ex-proviseur…

Donc le confinement… Finalement facile à gérer. Rester chez moi en m’occupant de mon chat et de mes kilos, c’est plutôt sympa à vivre. Participer à un jeu d’écriture et se donner des objectifs à très court terme (Bon sang qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? Comment vais-je rebondir ou me raccrocher à cet évènement ?) c’était amusant… Surtout en faisant de mon personnage une sorte d’inadapté social hésitant ou renonçant à participer aux activités « sociales » de l’Auberge… Personnage de fiction Côme de la Caterie ? Évidemment ! Pourrait-il en être autrement ? Pourquoi chercher ou vouloir se barricader derrière un masque ou des apparences dans la vraie vie, hein ? Pourquoi préférer être asocial au risque du cynisme ou de l’agressivité alors que les gens autour de soi seront au pire indifférents, sinon ouverts et aimables, et n’auront donc aucune raison d’être désagréables ? J’vous le demande… sans attendre de réponse…

Aujourd’hui je me bouscule, je me force, je m’oblige à sortir. Ok, je sors tout seul la plupart du temps. Je vais marcher seul, sans but, avec des circuits de balades préférés… Je vais en ville, faire une petite boucle sur le vieux-port, en n’ayant même plus le plaisir de la terrasse de café. Il m’arrive de passer plusieurs jours sans dire autre chose que miaou à mon chat en réponse à des ma-ma-mraow interrogatifs, revendicatifs ou incompréhensibles… Je m’oblige à sortir mais la situation actuelle impose sa loi, elle ne me laisse pas le choix de ne rien faire : j’ai l’impression non pas de perdre, mais de « gaspiller » mon temps.

Je me force à sortir pour ne pas finir avachi-connecté-momifié dans mon fauteuil en écoutant Serge Lama…

Vivement que quelqu’un trouve le moyen de rebooter la vraie vie !

6 réflexions au sujet de « Seul tout seul »

  1. Je dirais vivement la retraite si je n’avais en horreur la perspective de n’atteindre cet âge qu’à 65 ou 70 ans, donc, non, pas vivement ! Ceci cit, c’est bien d’assumer ce côté ours solitaire quand tout nous pousse à l’overdose sociable et à l’hyperactivité. Ma moitié se moque souvent de moi quand je lui dis que je suis né pour être affalé dans le canapé avec un bouquin, un café et Twitter.

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  2. Je vis également assez bien l’isolement avec les contraintes sanitaires, mais j’arrive à sortir pour prendre quelques photos, et malgré tout, que ce soit Laurent ou moi, on n’est pas seul, et c’est une énorme différence. Je suis vraiment désolé des aspects que tu décris qui pourraient te faire souffrir, mais en même temps j’adore ta lucidité et ta clairvoyance, même lorsqu’elles s’expriment en négatif sur toi. J’adore ça parce que tu es très intelligent, et cette finesse d’esprit est un truc merveilleux, inusable, inaltérable et solaire. ^^

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  3. Je dis souvent que je suis une ourse… parce que j’en suis une définitivement
    Maintenant, grâce à toi je pourrai dire que j’ai « des difficultés à être sociale » et que je suis sociable. Merci d’avoir mis les mots sur ce que je pensais au fond de moi sans savoir l’exprimer.

    Quant à la retraite je sais que je n’en aurai jamais vraiment. Je n’ai pas de vie professionnelle, juste une vie estudiantine où les frontières sont floues entre travail et non travail.

    😘 d’une ourse à un autre

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  4. 13 ans de plus que toi et plus d’expérience…… Il m’a fallu 1 an pour m’habituer à la retraite où je suis passé d’1 poste de directeur dans 1 administration à rien. Ma mère me disait en occitan: tu n’es plus rien tu n’es plus 1 Monsieur. je me suis lancé dans le social j’ai été pendant 12 ans délégué à la HALDE puis au Défenseur des Droits, celà m’a permis de me sentir encore utile tout en sachant bien que je me faisais autant plaisir que je rendais service. Depuis1 an j’ai tout arrêté , j’estime qu’après 75 ans il faut savoir passer la main…
    J’ai essayé d’avoir un cercle de connaissances et ou amis que j’entretiens avec soin même si avec le covid les occasions de rencontre se font rares et les apéros par cam j’apprécie moyen…
    J’ai 2 avantages sur toi : J’ai 3 enfants et 5 petits-enfants et je suis resté dans la même ville à ma retraite.
    pour le reste chacun sa route chacun son chemin, essayer de ne pas rester isolé, être à l’affut des rencontres même superficielles et brèves, s’imposer du sport , de la lecture de l’écriture, ce que tu fais mieux que moi.
    dans la mesure où tu peux mettre des mots sur ta vie tout ne peut qu’aller bien.
    Nous avons encore du chemin à faire bon courage à toi à nous!

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