Après Pollox (Le coeur nu)

© Bruno Catalano

Le paysage défile sous mes yeux à une vitesse quasiment hypnotique. Les prairies succèdent aux bois… Parfois une route serpente, vite oubliée et remplacée par de nouvelles étendues encore vertes. Mais ce n’est plus le vert tendre du début de printemps. Les champs de blé, par exemple, commencent à tirer vers le jaune, signe du manque d’eau ou d’une prochaine moisson. Je ne sais pas, je suis nul en plantes.

Pendant que le TGV file dans la campagne, que la ventilation du train me gèle plus qu’elle ne me rafraichit, je rêvasse, le casque audio vissé sur les oreilles.

Here comes the rain again / Falling on my head like a memory / Falling on my head like a new emotion…

J’adore les surprises offertes par le mode aléatoire de mon iPod. Il y a deux minutes, avant Eurythmics, c’étaient les Beatles qui cherchaient à me convaincre…

Here comes the sun do, do, do / Here comes the sun / And I say it’s all right / Little darling, it’s been a long cold lonely winter / Little darling, it seems like years since it’s been here…

Dehors j’aperçois un ciel couleur de « printemps normand ». Pas gris. Pas vraiment ensoleillé, un ciel bleu encombré de lourds nuages. Pourtant on est en Bourgogne. J’ai quitté la région parisienne pour rejoindre Lyon dans un premier temps et partir ensuite vers…

Vers quelle destination ? L’an passé à la même époque, je m’étais laissé séduire par le Jura et j’avais atterri dans un trou-du-cul un bout du monde appelé Pollox.

Je voulais l’anonymat, la solitude, l’isolement, j’avais trouvé la tranquillité, l’oubli, la rupture souhaités. 

Et l’histoire recommence… Pouvait-il en être autrement, maintenant que je suis devenu un vieux, un retraité, un spectateur de la vie…

Ma rencontre avec Marie a vite tourné court. Pas l’énergie nécessaire pour endosser le rôle qu’elle aurait souhaité me confier pour Romain, son fils. Je garde maintenant pour moi ce désir d’enfant comme une blessure secrète. Une de plus…

Je ne voulais pas d’enfant à 20 ou à 30 ans. Je ne m’imaginais pas en avoir…

Et puis, comme souvent, quand les choses deviennent impossibles, l’envie apparait. L’envie, le désir, se font frustration. Puis douleur. Et puis, parce qu’on n’est pas logique quand on a mal, il devient sentiment d’injustice. Avant de se transformer en absence impalpable mais, paradoxalement, terriblement présente et pesante… Un peu comme l’arthrose, ma nouvelle compagne : une douleur diffuse et latente. Mais l’arthrose du cœur ne se soigne pas avec des cachets d’anti-inflammatoires et d’harpagophytum…

Je garde donc au fond de mon cœur ce désir d’enfant fait de représentations lisses et d’images photoshopées par l’imagination et l’idéal. La menotte d’un gamin dans la main d’un adulte, un regard levé pour capter le sourire du père, une tête blonde nichée dans le cou de celui que le gamin se choisit comme héros, comme étant celui qui va le protéger… Je me voyais bien dans ce rôle de composition, je m’imaginais facilement être papa, même par procuration, par accident, par substitution. Cette idée m’a hantée lorsque j’avais 40 ou 50 ans. Mes cheveux blancs auraient été beaux dans les yeux d’un gamin. Mes rondeurs auraient été rassurantes et accueillantes pour ses chagrins. Et puis… Et puis j’ai trainé ce rêve pendant de nombreuses années de solitude, d’aventures inachevées, d’errances affectives. Et puis ce rêve s’est trouvé entouré du halo de l’inaccessible… Et puis j’ai eu 60 ans et plus… Et puis ce rêve a rejoint tous mes échecs sur la plus haute étagère de mes souvenirs…

Le paysage défile, à la vitesse du TGV m’empêchant de visualiser les fermes, les clochers, les bâtisses centenaires de la campagne bourguignonne. Parfois on longe l’autoroute et je me surprends à compter les voitures selon leur couleur.

Comme un gamin.

Je suis seul avec mes espoirs déçus et les chapitres inachevés de ma vie inventée…

Avant de quitter définitivement Paris j’ai contacté mon notaire. Ce petit Romain – qui ne sera jamais celui qui m’appellera papa – est devenu sans qu’il le sache, sans que Marie s’en doute, mon légataire. En signant les documents, j’avais le sentiment diffus de ma mort prochaine… sentiment combattu par cette envie de tout donner à un enfant choisi pour être mon fils… Tout donner sauf la chaleur de l’amour, sauf le réconfort d’une présence… Je donne ce que je peux… Cette idée de la mort qui accompagne forcément le mec de 60 ans seul et égoïste, m’a imposé de faire vite, d’agir sur un coup de tête. Léguer mes biens à un gamin, et survivre un peu grâce à ce qu’il fera, lui, de sa vie, plutôt que de laisser l’État tout prendre et me faire disparaitre administrativement. En écrivant ces mots je me rends compte, une fois encore, que le monstre d’orgueil et d’égoïsme tapi au fond de moi bouge encore… Vouloir survivre après la mort physique. Les hommes préhistoriques laissaient la trace de leurs mains sur les parois de leurs grottes, moi je signe des papiers pour exister encore un peu. Je gagnerai un jour de vie après ma mort : celui où Romain pensera à moi pour dire merci à mon souvenir…

Je repense à Fabien… J’aurais pu aller le voir mais… Rien que d’y penser je ressens une chaleur dans le cœur et dans le bas ventre. Voir une dernière fois son sourire peut-être ? Pour quoi faire ? J’ai tout effacé de lui dans mon portable. Son numéro. Ses messages. Ses photos. Ses textos. Il ne vivra plus pour moi que le temps que ma mémoire voudra bien lui accorder…

Bien calé dans mon fauteuil, je regarde mes compagnons de wagon. J’ai baissé le son de mon iPod en gardant les écouteurs sur ma tête. Mes lunettes de soleil contribuent à m’isoler de tout contact avec cette réalité confinée qui m’entoure. Deux rangs devant moi, j’entends une voix claire, à l’accent chantant. Une jeune femme qui parle et qui rit un peu fort sous les yeux d’un homme plus âgé. Le souvenir de Natou et de son Tony est là, j’aurais presque envie de la mettre en garde… De l’autre côté de l’allée centrale, une dame tout en noir. Muette. Digne. Droite. Sevère. Comme une veuve corse. Elle serre nerveusement entre ses doigts secs ce que je crois être un chapelet. Il ne me manque qu’un comte russe accompagné de son majordome et…

Ça serait marrant d’imaginer une tranche de vie, des rencontres, des chagrins, des joies, des amitiés dans un train… Une sorte de remake de « L’inconnu de l’Orient Express » avec plusieurs inconnus dans un tortillard… Je suis sûr que le soir dans mon wagon-couchette, j’aurais envie d’écrire une sorte de journal…

Je suis bientôt arrivé… le trafic plus dense sur les routes et autoroutes, l’effacement des champs mangés par des maisons anonymes et des immeubles empilés… Bientôt Lyon. J’y reste un mois et à l’automne je repartirai. Sans but. Je rêve d’un automne paisible, d’un hôtel ou d’une auberge un peu à l’écart. Je rêve de m’endormir sans souffrir. Oublier mes cachets, laisser mon corps reposer, faire un cocon pour ma solitude, laisser mon esprit et mes souvenirs égoïstes me tenir chaud…

Alors que le train entre en gare, j’ai en tête ce poème d’Appolinaire, « Automne malade » : « Les feuilles qu’on foule / Un train qui roule / La vie s’écoule… »

Personne sur le quai de gare pour m’accueillir… J’attrape ma petite valise, si lourde pourtant de mes chagrins, de mes peines, de mes échecs, de mes rêves inachevés…

Certains disent « tout est possible »
D’autres « tout n’est pas possible »
Mais moi ma cible
C’est de trouver ma vie perdue
Avec ta vie au coin d’nos rues
Je m’en vais, je m’en vais, je m’en vais
Je m’en vais, le cœur nu

4 réflexions au sujet de « Après Pollox (Le coeur nu) »

  1. peut-on imaginer qu’au moment de changer d’hôtel/d’hébergement, le narrateur oublie sa valise (par ce qu’il va changer de crèmerie) ?
    Bien sûr la page à écrire ne peut être complètement blanche mais il est peut-être plus facile d’écrire avec de l’encre neuve

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    • J’ai toujours appuyé l’idée que tourner la page ne veux pas dire les déchirer et les jeter à la poubelle…
      Repartir à zéro reste un fantasme pour Côme…
      Pour son marionnettiste aussi d’ailleurs, je crois ! 😉

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