C’est en septembre…

Photo prise en octobre 1996

Il était une fois le 11 septembre…

J’étais proviseur adjoint et j’habitais à Bordeaux. Les téléphones étaient encore un luxe, le simple fait de posséder un Nokia 3210 faisait riche à défaut d’être clâââââse… J’étais en train de faire les ajustements d’emplois du temps inévitables, une semaine après la rentrée. Il faisait beau et chaud. En fait il faisait trop chaud et lourd… Il manquait ce un-peu-d’air qui permet souvent de supporter la chaleur de septembre à Bordeaux.

Mon téléphone portable a vibré, m’attirant le regard désapprobateur de ma collègue. C’était Ghislaine qui m’envoyait un SMS : « Tour newyork effondrée. Regarde télé » Les SMS avaient une longueur limitée à l’époque et on veillait à ne pas exploser son forfait. Un SMS court, effrayant, déconcertant, presque énigmatique.

Mon ordinateur ne me permettait pas de me connecter à internet. A 17h30, quand la sonnerie de fin des cours a retenti, j’ai demandé au proviseur l’autorisation de rentrer chez moi pour voir les informations. Il n’a pas été surpris, il connaissait ma passion pour New York.

Je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télé et je suis resté scotché des heures et des heures et des heures devant TF1 et Antenne 2 qui étaient les seules chaines infos de l’époque.

« Ils » avaient touché à New York.

« Ils » avaient défiguré, « ils » avaient effacé dans une fumée dense et grise la puissance fantasmatique de la skyline devant laquelle j’avais eu les larmes aux yeux lorsque, en octobre 1996, j’avais pour la première fois atterri à New York.

« Ils » avaient cassé mes rêves.

J’ai déjà des souvenirs d’attentats comme celui des Jeux Olympiques de Munich en 1972, celui de la rue des Rosiers en 1982 ou celui de Saint Michel en 1995. Mais ces évènements n’avaient pas été « vécus », ils avaient été racontés dans le poste ou à la télé. On avait les informations quand tout était fini. On avait les images des restes, des débris, des façades muettes et des trottoirs grouillant de secouristes. Ça nourrissait quelques craintes, on savait qu’il y avait des terroristes et donc des risques mais… pour ceux qui n’étaient pas concernés dans leur chair ou dans leur cœur, il y avait un côté virtuel, lointain, flou… Quelques jours plus tard, en évoquant les milliers de morts qu’on ne retrouverait ou qu’on n’identifierait jamais, je me souviens avoir entendu un journaliste employer une formule glaçante : « ils ont été vaporisés ». Je n’ai jamais oublié ces mots…

Le 11 septembre, c’est l’attentat en live et c’est notre vie, ce sont nos sentiments et nos émotions qui furent happés dans une réalité filmée en direct-live… Pour la première fois, on a vu. On a crié, vitupéré, pleuré devant les images en direct. Personne ne racontait en mettant des mots sur des moments déjà passés… Ce jour-là, on a vu, on a vécu, on racontait ce qui se passait en vrai à la télé. Et même si, dans mon cas, j’ai vu les impacts et les effondrements avec un décalage de quelques heures, j’ai vu les faits, filmés et non pas racontés.

Je me souviens que mes parents étaient en vacances en Bretagne. Ils m’ont appelé depuis la cabine téléphonique de leur camping, parce qu’ils savaient la passion que j’éprouvais depuis mes plus jeunes années pour cette ville. Ils m’ont acheté le numéro spécial de Paris Match consacré à l’attentat. Le fameux slogan « le poids des mots, le choc des photos » prenait tout son sens. J’ai toujours ce numéro spécial, il a fait 7 déménagements avec moi. Je n’arrive pas à le jeter.

Je crois que je ne me suis jamais remis totalement de ces images.

Je suis allé deux fois à New York depuis 2001. Et j’y retournerai sans doute. J’ai passé mon temps le nez en l’air et le cou en hyper-extension. J’ai photographié à tour de bras. Je me suis émerveillé comme la première fois. Je suis monté à toutes les terrasses d’observation. En souvenir de ce jour de décembre 2000 où j’étais en bas des tours jumelles sans pouvoir monter à l’observatoire : je n’avais pas dans les poches les 12 dollars du billet d’entrée…

Je crois que je ne me suis jamais remis totalement de ces images et je n’ai jamais pu oublier la notion de risque quand j’ai pris l’avion, quand je me suis retrouvé dans une grande garde souterraine, qu’il s’agisse de Times Square, de Châtelet-Les-Halles ou aujourd’hui de Saint-Charles. Si je me laisse aller j’ai une petite voix qui murmure « et si… » C’est peut-être ça le vrai impact de ces attentats du 11 septembre : j’ai perdu une forme d’insouciance. Bien sûr j’ai enfoui cette crainte sous un matelas de petites joies et d’insignifiance mais… Ce « mais » change beaucoup de choses… Dans ma tête, je sais qu’on est entré dans une vie marquée au fer rouge de la haine. Les affiches ou les autocollants défraichis « Plan Vigipirate » à l’entrée des bâtiments publics sont encore et toujours là pour le rappeler…

Je retournerai à New York parce que, malgré tout, je préfère passer mon temps à rêver ou à faire revivre mes rêves, plutôt que de pleurer sur un passé dépassé.

Ground Zero - Avril 2016

Baby I’m from New York!
Concrete jungle where dreams are made of
There’s nothing you can’t do
Now you’re in New York!
These streets will make you feel brand new
Big lights will inspire you
Hear it for New York, New York, New York!

Une réflexion au sujet de « C’est en septembre… »

  1. Sans parler des milliers de morts. Des gens désespérés se jetant dans le vide. Atroce.

    Ceci dit et sans aucun rapport, j’étais à Bordeaux de 1992 à 1999. On s’est peut-être croisés 😉 J’ai même travaillé dans un lycée en 1998, à Lormont.

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