Le poids des mots, le choc des infos…

© R. Maltête

Il était une fois des mots qu’on ne doit pas dire…

Je venais de prendre mon poste de chef d’établissement à Sainte Geneviève des Bois. Un lycée professionnel qu’avec le recul je qualifierai de sinistré. Manque d’attractivité des filières, défaut de motivation des élèves accueillis… Et, je l’ai compris peu à peu un malaise chez les profs – pourtant volontaires et motivés – frustrés par le management du proviseur que je remplaçais.

J’avais voulu donner quelques signes forts, en étant présent dans les couloirs, à la grille d’entrée, en salle de profs… mais surtout à côté des enseignants qui demandaient du soutien face aux comportements irrespectueux des élèves. Au bout de trois mois, parce que les profs avaient accepté de me faire confiance et de croire aux mots que j’avais employés lors de la pré-rentrée, une ambiance fondée sur l’exigence et le respect s’installait peu à peu…

Je ne sais plus exactement le but de cette réunion réunissant presque tous les profs, mon adjointe et moi, mais je me souviens avoir explosé face à des interventions qui me semblaient décalées oscillant entre revendication et pleurnicheries : « Mais bon sang ! on est tous en train de vouloir faire bouger ce putain de lycée et on en est encore à… »

« Ce putain de lycée ». Formule brutale, déplacée, jugée irrespectueuse et blessante par les profs avec qui j’échangeais… Leurs « oh » de réprobation et leurs visages instantanément fermés m’avaient vite fait comprendre que l’expression de la conviction ne pouvait pas tout permettre. Certes, ils avaient admis et compris que c’était une sorte de cri du cœur mais les formes, monsieur le proviseur, faut respecter les formes !

Quelques années plus tard j’étais proviseur d’un lycée à Châtenay-Malabry. Avec, chez les élèves, des comportements assez tranchés selon les filières. Élèves volontiers chahuteurs et « vivants » côté lycée général et technologique, bordéliques et souvent irrespectueux côté lycée professionnel. Ma façon de prouver à ces élèves de LP que je les considérais et respectais tout autant que ceux issus des filières générales (et de rassurer aussi les profs d’ailleurs…) avait consisté à choisir de suivre et de présider les conseils de classe de 8 sections sur les 12 que comptait la section d’enseignement professionnel, alors que mon prédécesseur n’en suivait que 2 mais qu’il s’impliquait fortement auprès des terminales scientifiques et technologiques…

Un jour, plus difficile que d’autres, je suis intervenu face à deux classes de seconde Bac Pro électronique qui insultaient les profs, refusaient tout travail, piétinaient les règles les plus évidentes et basiques de la politesse, s’amusaient à échelonner leurs arrivées en cours sur 20 minutes en poussant des cris d’animaux… Il fallait cadrer et sévir, j’y suis allé : Vous vous conduisez comme des p’tits cons, on va vous traiter comme des p’tits cons !

Réaction des élèves : M’sieur vous pouvez pas nous traiter de cons, vous z’avez pas le droit de nous insulter, on va aller porter plainte !

Une longue explication a suivi. Avez-vous compris la différence entre « vous êtes cons » et « vous vous comportez comme… » ? Pourquoi n’aurais-je pas le droit de faire ce que vous vous permettez vous-mêmes outrageusement au quotidien ?  

Ben vous êtes proviseur, vous nous devez le respect !

Ils ne me reprochaient pas l’engueulade, j’étais dans mon rôle. Mais je devais les engueuler en bon français et avec des gants blancs… C’est la deuxième fois que l’on m’a fait comprendre que le costume-cravate corsetait non seulement le corps mais aussi la communication, le langage…

***

"Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. Je ne vais pas les mettre en prison, je ne vais pas les vacciner de force." 

Ce qui m’a semblé grotesque dans la polémique au sujet des mots de Macron c’est de voir tout le monde s’engouffrer dans la défense de l’apparence du convenable au prétexte qu’un président ne devrait pas parler ainsi. Triste spectacle. Pitoyable mise en scène de l’effarouchement savamment drapé dans les oripeaux de la bienséance. Il y a si longtemps qu’au-delà des mots, les actes de tout ce beau monde politique est une insulte à la population. Mais une insulte en beaux habits, bien repassés, même si l’odeur âcre de la naphtaline rancie est rapidement insupportable. Quand j’écoute toute cette basse-cour politique, harcelée par des journaleux en quête de scandale, de buzz et de clash, je regrette de plus en plus qu’on ait créé une société qui ne se donne plus les moyens de la réflexion malgré (ou à cause de) la multiplicité des sources d’information. On ne retient plus que la forme, l’apparence, l’écume voire les postillons, les crachats de la pensée.

Je critique tout autant celui qui tend le piège, que ceux qui – pour exister – choisissent et acceptent de tomber dedans… On ne fait pas avancer le monde en se roulant dans la boue.

Il est par ailleurs assez frappant que les médias aient choisi de faire réagir les politiques et les quidams sur cette phrase, comme si le fait de pouvoir dire emmerder à l’antenne était une forme d’orgasme transgressif pour des journalistes frigides en plus d’être frileux dans leur façon de questionner le monde politique… Il me semble que la seconde partie de la déclaration de Macron est bien plus intéressante…

« C’est l’immense faute morale des antivax : ils viennent saper ce qu’est la solidité d’une nation. Quand ma liberté vient menacer celle des autres, je deviens un irresponsable. Un irresponsable n’est plus un citoyen… »

Ce propos présidentiel me semble plus intéressant mais, là encore, je regrette qu’on se soit attardé sur le mot irresponsable alors que c’est sur le mot citoyen qu’il faudrait s’arrêter. Étymologiquement, le citoyen, c’était celui qui était attaché à une cité, qui y vivait, en respectait les règles, y avait des droits et s’impliquait dans la vie de la communauté, au contraire des esclaves et des étrangers… Celui qui, étant citoyen, ne respectait pas les règles et les lois, était mis au ban de la société, était banni. En cela, selon moi, la formulation de Macron est parfaitement acceptable, logique, pertinente. Les antivax refusent ce qui est l’essence même d’une société, c’est à dire le partage et l’acceptation de règles communes s’appliquant à tous. On est d’ailleurs dans l’illogisme quand on pense à ce qu’on nous a imposé et qu’on a fini par accepter (je n’ai pas écrit qu’on a fini par respecter) : le port de la ceinture de sécurité, l’interdiction de fumer dans les lieux publics fermés, les limitations de vitesse…

Le problème est sans doute autre : on a tellement pris l’habitude de marchander les règles, les lois, les limites que toute prise de décision est discutée. Au nom de la liberté individuelle. Autant dire au nom de l’égoïsme. Les petits arrangements que s’octroient d’ailleurs si généreusement nos législateurs ne peuvent pas générer des comportements autres…

Tous les leaders politiques regrettent que les propos de Macron déshonorent le débat politique. Comme si c’était mieux avant… Nombre de leaders politiques cherchent à s’approprier l’image d la grandeur passée de la France incarnée notamment par le Général de Gaulle… Alors moi aussi je vais invoquer son souvenir…

En son temps, De Gaulle aurait déclaré (propos rapportés par son fils Philippe : « Les Français sont des veaux. » La citation complète est bien plus cruelle, bien plus violente : « Les Français sont des veaux. Ils sont bons pour le massacre. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. »

Et on ne parlait pas seulement des antivax, de ceux qui osent aujourd’hui se qualifier de…résistants !

Marc Lavoine – C’est ça la France

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