Réussir sa vie, chantait Bernard Tapie…

Il était une fois un imposteur…

Je suis au volant de ma 306, l’autoroute A75 défile mais il faut que je fasse attention car la neige et le verglas sont là. Pas d’horizon sous ce ciel blafard… Un long ruban d’autoroute dont je connais les radars piégeux et les limitations de vitesse à 90km dans les virages en descente une fois qu’on arrive du côté de Lodève. La radio est calée sur Nostalgie, une des rares stations qu’on capte bien sur ce trajet, mais aucune chanson n’imprime ma mémoire.

Je suis dans un grand bureau sombre. Le sol parqueté est sombre. Les murs sont sombres. Le mobilier est sombre. Les deux personnes devant moi sont sombres même si je me souviens que l’un des deux tente de sourire aimablement avec un regard de cocker. Je crois me souvenir que c’est le DRH. Le secrétaire général du rectorat parle d’une voix neutre, administrative. Il prononce une phrase, la seule dont je me souviens : « vous êtes radié des cadres de l’Éducation Nationale ».

Toute ma vie vient d’exploser, pulvérisée par une formulation froidement administrative. Cette phrase « vous êtes radié des cadres de l’Éducation Nationale » me vrille le cerveau. Ce n’est pas une vie qui bascule, c’est une vie qui explose en vol. J’ai 49 ans, je suis viré et je ne sais rien faire. Je reprend la route, l’autoroute A75 toujours enneigé, et je rentre à Mende alors que la nuit tombe. Je n’allume pas la lumière dans l’appartement et je reste prostré dans le noir sur mon canapé en faux-cuir bleu nuit. Je n’ai plus de but, je ne vois que le vide devant moi, un vide pourtant rempli d’emmerdes. Alors à quoi bon ?

Et là, je me réveille. Je suis mal. Je me sens mal, je me sens oppressé et je ne me rendors pas…

Depuis le 6 janvier 2006 et cette radiation annoncée, beaucoup de mes nuits ont été hantées par ces souvenirs. Ce ne sont pas des rêves ni des cauchemars, pas des constructions de l’esprit. Mais par facilité, je vais dire que je revis ce « rêve » régulièrement. Je croyais l’avoir enfoui depuis quelques temps et voilà qu’il s’est de nouveau invité dans mes nuits ces dernières semaines…

Lorsque la sanction est tombée, lorsque j’ai remballé mes affaires pour quitter Mende et me réfugier dans un appartement marseillais dont le crédit courait encore sur 13 ans, je savais que je ne serai pas SDF. Je savais que mes parents seraient là. J’ai vite su que j’avais des amis connus et inconnus qui avaient pris fait et cause pour moi mais j’avais devant moi un gouffre inconnu : quoi faire maintenant ? Parce qu’en vrai… je ne sais RIEN faire !

Ces pensées entrent aujourd’hui en résonance avec une formule que j’ai employée plusieurs fois pour parler de ma retraite. J’ai déjà expliqué que je n’avais pas ressenti de sentiment de vide et d’inutilité – au contraire de nombre de personnes que j’ai vues partir à la retraite… L’inaction, l’oisiveté, le farniente ne m’ont jamais fait peur et m’ont toujours permis de bien profiter de mes vacances lorsque j’étais en fonction.

Je n’ai pas ressenti le besoin de m’investir dans une association d’aide aux devoirs, de soutien scolaire, d’accompagnement à la scolarité… Je me suis contenté de faire ce que j’ai toujours revendiqué comme étant une de mes grandes forces, c’est-à-dire RIEN !

Entre ces deux parties de ma vie, le mot « RIEN » est un lien plus fort que ce que je voulais croire.

J’ai fait des études de géographie, jusqu’à la maîtrise. J’ai passé les concours d’enseignement, Capes et agrégation, et je les ai brillamment ratés. Alors j’ai passé le concours de CPE. Et je l’ai réussi. Mais concrètement, sur le marché de l’emploi, c’est quelles compétences, CPE ?

Et puis j’ai passé le concours de personnel de direction. Que j’ai réussi avec le sentiment trouble que j’avais « bluffé » le jury. « Bluffé » dans le sens d’entourloupé, parce que je ne crois pas les avoir émerveillé-époustouflé-conquis par mes « compétences ». J’ai su manier le verbe, j’ai su « causer » éducation-nationale en plaçant au bon moment les mots, les concepts, les références adéquates. Je ne pense pas avoir usurpé ma réussite mais, objectivement, je sais que je suis surtout un beau parleur à défaut d’être un bon théoricien. Et après ?

J’ai dirigé 5 établissements différents mais avec plus d’intuition, de bon sens et de volonté que de compétences avérées, identifiables, évaluables. J’ai su faire mienne et incarner cette citation de Montesquieu qui m’a servi de viatique pendant plus de 20 ans : « Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie ; il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux. » Je crois que si j’ai réussi dans mon boulot, c’est parce que j’ai su accepter les compétences des autres, j’ai su faire confiance. Je me suis formé sur certains sujets quand j’ai eu l’impression ou que j’ai compris qu’on cherchait à m’enfumer. Mais si j’ai acquis des « compétences managériales » elles sont le fruit d’intuitions et d’une pratique mais elles ne sont pas sanctionnées par un diplôme. En clair, elles n’existent pas puisqu’il n’y a pas de papier dûment tamponné qui les attestent…

Je m’en suis rendu compte en sortant du rectorat de Montpellier, ce 06 janvier 2006. Je ne savais (et je ne sais toujours) rien faire. Mes seules « vraies » expériences professionnelles, celles qui rentrent dans des cases, c’est garçon de café avec la chemise blanche et le noeud pap’, femme de chambre à Londres et vendeur de papier-peint-et-pots-de-peinture chez Castorama… Quand en février 2006 je me suis inscrit à Pôle-Emploi (puisque je ne savais pas encore si le ministre serait sensible à la médiatisation orchestrée par de belles âmes pour me faire réintégrer) quand je me suis inscrit donc, je n’avais rien à écrire de façon irréfutable dans la case « compétences ». Diriger un lycée ne donne aucune reconnaissance lisible, négociable, monnayable sur le marché de l’emploi.

Pas étonnant finalement que je sois si doué pour l’oisiveté…

Si je fais le bilan de ma vie, je crains de voir une large page blanche. J’ai su m’adapter, j’ai su m’inspirer de ce qui m’entourait, j’ai su dire « oui » à ce que l’on me proposait, mais je n’aurais pas été capable de monter les projets que je validais. J’ai conduit des armées, j’ai gagné des combats mais je ne savais pas manier les armes… Ce n’est que par des intuitions que j’ai « réussi »…

J’ai eu le sentiment, lorsque j’ai entendu « vous êtes radié des cadres de l’Éducation Nationale » qu’on m’enlevait tout ce qui donnait un sens à ma vie. Lucide sur le fait que j’avais que j’ai raté ma vie personnelle, je me suis toujours raccroché à l’idée que sur le plan professionnel, j’avais réussi.

Depuis une semaine, depuis cette résurrection d’un passé que je croyais enterré dans les profondeurs de mes fragilités, j’ai moins de certitudes… Seul parce que je n’ai pas su m’accepter, je ne suis même plus assuré d’être serein quand j’évoquerai ma « carrière »…

Ai-je réussi ma vie ?

Ai-je envie d’une réponse ?

Ce flou que je me suis plu à entretenir jusqu’ici n’est-il préférable… et confortable ?

On va répondre  « oui » à cette dernière question. C’est mieux parce que…

Ce n'est rien
Tu le sais bien, le temps passe, ce n'est rien
Tu sais bien
Elles s'en vont comme les bateaux, et soudain
Ça revient
Pour un bateau qui s'en va et revient
Il y a mille coquilles de noix sur ton chemin
Qui coulent et c'est très bien

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