Dans quel état j’erre…

Evidemment, quand quelqu’un me demande « comment ça va ? » je réponds toujours positivement.
Un peu par habitude.
Un peu par politesse.
Beaucoup par pudeur.
Parce que je n’ai pas envie d’avoir à répondre à des questions, parce que je n’ai pas envie de raconter ce qui ne va pas, parce que j’ai un peu de mal à identifier clairement ce qui ne va pas si bien que ça…

C’est un peu comme si, à l’instar du « baby blues », je faisais un « work blues » en retard. Non pas que le travail, ou plus exactement les contraintes du travail me manquent, mais l’effervescence, les rencontres, les échanges, les sourires partagés, tout ce qui faisait le bonheur de mon monde du travail, tout ça n’existe plus.
Sauf dans mes souvenirs.
Ce qui est bizarre, c’est que ça arrive au bout de trois ans, parce que oui… ça va faire trois ans que je suis retraité. Mais le covid a gommé le sentiment de vide en le remplaçant par des soupirs de soulagement quand je pensais à tout ce à quoi j’avais échappé comme emmerdements à gérer…

Et puis ça fait trois ans que maman est partie. Avec le recul, je comprends que j’aimais bien les 500 kilomètres aller-retour que je faisais un samedi sur deux pour aller la voir, la serrer dans mes bras, profiter de son sourire qui illuminait son visage ridé et donnait à ses yeux bleus un éclat particulier.
Je n’allais pas « m’occuper de ma vieille mère » j’allais partager des instants de complicité fugaces et futiles mais indispensables… J’aimais l’entendre râler sur le fait que je devais avoir autre chose à faire, que je ferais mieux de me reposer, que ce n’était pas raisonnable de venir la voir alors qu’il y avait le téléphone.
Et puis l’entendre me glisser à l’oreille, au moment où je partais, que j’étais « un bon petit ».
Fin août 2019, elle m’avait dit – en essayant de masquer ses craintes inavouées – que ce ne serait pas pareil, que ce ne serait plus aussi simple quand je serais à la retraite. Je lui avais montré que j’avais tout sur mon téléphone : j’avais déjà mis en favoris les horaires de train Marseille-Béthune, j’avais les infos pour une carte d’abonnement… Ses yeux étaient tout à coup devenus plus brillants. Non ce n’étaient pas des poussières, c’était l’émotion qu’elle tentait de contenir.
J’ai compris à ce moment là qu’il y avait la crainte sourde d’être seule, isolée, privée de « son petit ».
Et puis voilà, un mois plus tard, elle partait… Elle ne m’a jamais connu comme proviseur retraité.

Aujourd’hui, ma vie se résume à des cafés pris le matin avec mon frangin et d’autres pris tout seul sur le Vieux-Port. Mis à part ma meilleure amie que je vois régulièrement pour aller marcher et parler de tout et surtout de rien, je ne parle qu’aux serveurs de mon café favori. Et puis des courses hebdomadaires le mardi vers 13h30-14h00 à une heure où il n’y a pas trop de monde…

Je ne suis pourtant pas seul : je souris et je parle à Asgård, mon chat. Le moindre changement dans ses routines m’inquiète. Pourquoi reste-t-il si souvent, seul, dans le débarras pas éclairé ? Pourquoi n’a-t-il pas mangé sa pâtée ? Pourquoi reste-t-il sans bouger, le regard fixe, pendant des heures devant la porte fermée ? Pourquoi n’accepte-t-il pas rester dans mes bras pour que je le câline ?
Je suis devenu un vieux pépère-à-chat inquiet…

Je regarde régulièrement l’état d’avancement du chantier de mon futur chez-moi. La date de livraison a été reportée d’un trimestre… Ce n’est pas beaucoup, mais psychologiquement passer de fin 2023 à 2024, ça compte.
Je rêve de ma future terrasse, orientée sud-est.
Je tente d’imaginer déjà ma future cuisine. Et la couleur du mur du fond de ma chambre. Pour le moment c’est le bleu cobalt qui tient la corde… Mais il y a quelques mois j’étais plutôt sur un « terre brûlée ».
Je repense à cette remarque formulée par Laurent sur twitter : « Être propriétaire pour nous n’a pas de sens car pas de descendance. Si nous avons un pécule, un jour qui sait, nous lèguerons à des associations. » C’est vrai, c’est logique… Et pourtant je me suis lancé. Je suis déjà propriétaire, j’ai 65 ans, je suis seul alors pourquoi ? Peut-être parce que c’est une façon de me dire que j’ai encore du temps devant moi… J’ai décidé de prendre rendez-vous chez un notaire pour enregistrer un testament. Que mon « patrimoine » serve à une ou deux associations. Reste à définir lesquelles…
J’ai encore, logiquement, du temps devant moi… Mais du temps pour quoi faire ?
Attendre, avec mes souvenirs et mes manques comme coussin sur lequel je dépose ma solitude.

Un jour, je vais mourir. Peut-être que ce sera alors que je me prélasse sur ma terrasse, au soleil, avec la musique qui m’accompagne… Ça serait chouette…Dans ma bibliothèque iTunes, il parait que j’ai plus de 9 jours de musique ininterrompue…

Les premières personnes susceptibles de s’inquiéter pourraient être ceux qui me suivent sur twitter quand ils ne liraient pas une fois, deux fois ou trois jours à la suite, mon « bonjour les gens » accompagné de la photo du sourire d’un beau garçon. Parce que je ne vois pas mon frangin tous les jours, ni Ghislaine… Je peux rester plusieurs jours sans adresser la parole à un humain. Et non… Ça ne me manque pas plus que ça… J’ai passé ma vie à communiquer. Parfois par choix, par conviction, souvent par obligation. Alors me taire, c’est un challenge reposant.

Un jour je vais mourir, j’y pense presque tous les jours. Je mourrai seul, puisque ma vie n’est plus balisée par les échanges directs, les rencontres et les rires partagés dans la vraie vie…
Je vais mourir en ayant eu le temps je l’espère, de profiter des plaisirs égoïstes que je m’offre aujourd’hui pour croire que je peux repousser l’échéance du vide, pour échapper au « rien » qui m’habite et me hante.

Mais à part tout ça, ça va bien merci !

Une seule question m’affecte, qui s’occupera de mon chat ?

(C’est bizarre, la narration et le déroulé de ce billet m’ont totalement échappé…)

Barbra Streisand – I don’t know where I Stand
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2 réflexions au sujet de « Dans quel état j’erre… »

  1. Pas d’aigreur, c’est ce qui est bien. Et bien aussi est le choix d’avoir son royaume et des projets, ton chez-toi.
    Si je peux me permettre deux remarques : tu.peux casser le quotidien en faisant tes courses différemment et à d’autres jours ; et laisse tomber le bleu cobalt ! dans deux ans, il te sortira par les yeux …

    Aimé par 2 personnes

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