C’est en septembre…

Photo prise en octobre 1996

Il était une fois le 11 septembre…

J’étais proviseur adjoint et j’habitais à Bordeaux. Les téléphones étaient encore un luxe, le simple fait de posséder un Nokia 3210 faisait riche à défaut d’être clâââââse… J’étais en train de faire les ajustements d’emplois du temps inévitables, une semaine après la rentrée. Il faisait beau et chaud. En fait il faisait trop chaud et lourd… Il manquait ce un-peu-d’air qui permet souvent de supporter la chaleur de septembre à Bordeaux.

Mon téléphone portable a vibré, m’attirant le regard désapprobateur de ma collègue. C’était Ghislaine qui m’envoyait un SMS : « Tour newyork effondrée. Regarde télé » Les SMS avaient une longueur limitée à l’époque et on veillait à ne pas exploser son forfait. Un SMS court, effrayant, déconcertant, presque énigmatique.

Mon ordinateur ne me permettait pas de me connecter à internet. A 17h30, quand la sonnerie de fin des cours a retenti, j’ai demandé au proviseur l’autorisation de rentrer chez moi pour voir les informations. Il n’a pas été surpris, il connaissait ma passion pour New York.

Je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télé et je suis resté scotché des heures et des heures et des heures devant TF1 et Antenne 2 qui étaient les seules chaines infos de l’époque.

« Ils » avaient touché à New York.

« Ils » avaient défiguré, « ils » avaient effacé dans une fumée dense et grise la puissance fantasmatique de la skyline devant laquelle j’avais eu les larmes aux yeux lorsque, en octobre 1996, j’avais pour la première fois atterri à New York.

« Ils » avaient cassé mes rêves.

J’ai déjà des souvenirs d’attentats comme celui des Jeux Olympiques de Munich en 1972, celui de la rue des Rosiers en 1982 ou celui de Saint Michel en 1995. Mais ces évènements n’avaient pas été « vécus », ils avaient été racontés dans le poste ou à la télé. On avait les informations quand tout était fini. On avait les images des restes, des débris, des façades muettes et des trottoirs grouillant de secouristes. Ça nourrissait quelques craintes, on savait qu’il y avait des terroristes et donc des risques mais… pour ceux qui n’étaient pas concernés dans leur chair ou dans leur cœur, il y avait un côté virtuel, lointain, flou… Quelques jours plus tard, en évoquant les milliers de morts qu’on ne retrouverait ou qu’on n’identifierait jamais, je me souviens avoir entendu un journaliste employer une formule glaçante : « ils ont été vaporisés ». Je n’ai jamais oublié ces mots…

Le 11 septembre, c’est l’attentat en live et c’est notre vie, ce sont nos sentiments et nos émotions qui furent happés dans une réalité filmée en direct-live… Pour la première fois, on a vu. On a crié, vitupéré, pleuré devant les images en direct. Personne ne racontait en mettant des mots sur des moments déjà passés… Ce jour-là, on a vu, on a vécu, on racontait ce qui se passait en vrai à la télé. Et même si, dans mon cas, j’ai vu les impacts et les effondrements avec un décalage de quelques heures, j’ai vu les faits, filmés et non pas racontés.

Je me souviens que mes parents étaient en vacances en Bretagne. Ils m’ont appelé depuis la cabine téléphonique de leur camping, parce qu’ils savaient la passion que j’éprouvais depuis mes plus jeunes années pour cette ville. Ils m’ont acheté le numéro spécial de Paris Match consacré à l’attentat. Le fameux slogan « le poids des mots, le choc des photos » prenait tout son sens. J’ai toujours ce numéro spécial, il a fait 7 déménagements avec moi. Je n’arrive pas à le jeter.

Je crois que je ne me suis jamais remis totalement de ces images.

Je suis allé deux fois à New York depuis 2001. Et j’y retournerai sans doute. J’ai passé mon temps le nez en l’air et le cou en hyper-extension. J’ai photographié à tour de bras. Je me suis émerveillé comme la première fois. Je suis monté à toutes les terrasses d’observation. En souvenir de ce jour de décembre 2000 où j’étais en bas des tours jumelles sans pouvoir monter à l’observatoire : je n’avais pas dans les poches les 12 dollars du billet d’entrée…

Je crois que je ne me suis jamais remis totalement de ces images et je n’ai jamais pu oublier la notion de risque quand j’ai pris l’avion, quand je me suis retrouvé dans une grande garde souterraine, qu’il s’agisse de Times Square, de Châtelet-Les-Halles ou aujourd’hui de Saint-Charles. Si je me laisse aller j’ai une petite voix qui murmure « et si… » C’est peut-être ça le vrai impact de ces attentats du 11 septembre : j’ai perdu une forme d’insouciance. Bien sûr j’ai enfoui cette crainte sous un matelas de petites joies et d’insignifiance mais… Ce « mais » change beaucoup de choses… Dans ma tête, je sais qu’on est entré dans une vie marquée au fer rouge de la haine. Les affiches ou les autocollants défraichis « Plan Vigipirate » à l’entrée des bâtiments publics sont encore et toujours là pour le rappeler…

Je retournerai à New York parce que, malgré tout, je préfère passer mon temps à rêver ou à faire revivre mes rêves, plutôt que de pleurer sur un passé dépassé.

Ground Zero - Avril 2016

Baby I’m from New York!
Concrete jungle where dreams are made of
There’s nothing you can’t do
Now you’re in New York!
These streets will make you feel brand new
Big lights will inspire you
Hear it for New York, New York, New York!

Il était une fois…

La page blanche – René Magritte

Il était une fois c’est, en principe, le début d’une histoire, d’un texte mais, allez savoir pourquoi, en ce moment, rien. Vraiment rien…

La panne.

Le vide.

Le refus d’obstacle.

Le sentiment de flou, d’inachevé, de mort-né…

Des idées certes, mais ça tourne en rond sans que j’arrive à aligner, à organiser, à structurer, les mots, les phrases, les idées. Je pourrais jeter tout ça en vrac sur l’écran, ce ne serait que le reflet bordélique de la confusion qu’il y a dans ma tête.

Déjà qu’en 280 caractères sur Twitter je réussis à dire des trucs qui se révèlent incomplets, donc caricaturaux, donc parfois mal compris, mal interprétés, blessants peut-être…

Alors plutôt que de raconter des conneries, de banalités, des approximations, des trucs bâclés (si tant est que ce serait fondamentalement différent de ce que j’écris d’habitude…), on va dire que je suis en pause.

On va même dire qu’on attend la rentrée littéraire !

Après Pollox (Le coeur nu)

© Bruno Catalano

Le paysage défile sous mes yeux à une vitesse quasiment hypnotique. Les prairies succèdent aux bois… Parfois une route serpente, vite oubliée et remplacée par de nouvelles étendues encore vertes. Mais ce n’est plus le vert tendre du début de printemps. Les champs de blé, par exemple, commencent à tirer vers le jaune, signe du manque d’eau ou d’une prochaine moisson. Je ne sais pas, je suis nul en plantes.

Pendant que le TGV file dans la campagne, que la ventilation du train me gèle plus qu’elle ne me rafraichit, je rêvasse, le casque audio vissé sur les oreilles.

Here comes the rain again / Falling on my head like a memory / Falling on my head like a new emotion…

J’adore les surprises offertes par le mode aléatoire de mon iPod. Il y a deux minutes, avant Eurythmics, c’étaient les Beatles qui cherchaient à me convaincre…

Here comes the sun do, do, do / Here comes the sun / And I say it’s all right / Little darling, it’s been a long cold lonely winter / Little darling, it seems like years since it’s been here…

Dehors j’aperçois un ciel couleur de « printemps normand ». Pas gris. Pas vraiment ensoleillé, un ciel bleu encombré de lourds nuages. Pourtant on est en Bourgogne. J’ai quitté la région parisienne pour rejoindre Lyon dans un premier temps et partir ensuite vers…

Vers quelle destination ? L’an passé à la même époque, je m’étais laissé séduire par le Jura et j’avais atterri dans un trou-du-cul un bout du monde appelé Pollox.

Je voulais l’anonymat, la solitude, l’isolement, j’avais trouvé la tranquillité, l’oubli, la rupture souhaités. 

Et l’histoire recommence… Pouvait-il en être autrement, maintenant que je suis devenu un vieux, un retraité, un spectateur de la vie…

Ma rencontre avec Marie a vite tourné court. Pas l’énergie nécessaire pour endosser le rôle qu’elle aurait souhaité me confier pour Romain, son fils. Je garde maintenant pour moi ce désir d’enfant comme une blessure secrète. Une de plus…

Je ne voulais pas d’enfant à 20 ou à 30 ans. Je ne m’imaginais pas en avoir…

Et puis, comme souvent, quand les choses deviennent impossibles, l’envie apparait. L’envie, le désir, se font frustration. Puis douleur. Et puis, parce qu’on n’est pas logique quand on a mal, il devient sentiment d’injustice. Avant de se transformer en absence impalpable mais, paradoxalement, terriblement présente et pesante… Un peu comme l’arthrose, ma nouvelle compagne : une douleur diffuse et latente. Mais l’arthrose du cœur ne se soigne pas avec des cachets d’anti-inflammatoires et d’harpagophytum…

Je garde donc au fond de mon cœur ce désir d’enfant fait de représentations lisses et d’images photoshopées par l’imagination et l’idéal. La menotte d’un gamin dans la main d’un adulte, un regard levé pour capter le sourire du père, une tête blonde nichée dans le cou de celui que le gamin se choisit comme héros, comme étant celui qui va le protéger… Je me voyais bien dans ce rôle de composition, je m’imaginais facilement être papa, même par procuration, par accident, par substitution. Cette idée m’a hantée lorsque j’avais 40 ou 50 ans. Mes cheveux blancs auraient été beaux dans les yeux d’un gamin. Mes rondeurs auraient été rassurantes et accueillantes pour ses chagrins. Et puis… Et puis j’ai trainé ce rêve pendant de nombreuses années de solitude, d’aventures inachevées, d’errances affectives. Et puis ce rêve s’est trouvé entouré du halo de l’inaccessible… Et puis j’ai eu 60 ans et plus… Et puis ce rêve a rejoint tous mes échecs sur la plus haute étagère de mes souvenirs…

Le paysage défile, à la vitesse du TGV m’empêchant de visualiser les fermes, les clochers, les bâtisses centenaires de la campagne bourguignonne. Parfois on longe l’autoroute et je me surprends à compter les voitures selon leur couleur.

Comme un gamin.

Je suis seul avec mes espoirs déçus et les chapitres inachevés de ma vie inventée…

Avant de quitter définitivement Paris j’ai contacté mon notaire. Ce petit Romain – qui ne sera jamais celui qui m’appellera papa – est devenu sans qu’il le sache, sans que Marie s’en doute, mon légataire. En signant les documents, j’avais le sentiment diffus de ma mort prochaine… sentiment combattu par cette envie de tout donner à un enfant choisi pour être mon fils… Tout donner sauf la chaleur de l’amour, sauf le réconfort d’une présence… Je donne ce que je peux… Cette idée de la mort qui accompagne forcément le mec de 60 ans seul et égoïste, m’a imposé de faire vite, d’agir sur un coup de tête. Léguer mes biens à un gamin, et survivre un peu grâce à ce qu’il fera, lui, de sa vie, plutôt que de laisser l’État tout prendre et me faire disparaitre administrativement. En écrivant ces mots je me rends compte, une fois encore, que le monstre d’orgueil et d’égoïsme tapi au fond de moi bouge encore… Vouloir survivre après la mort physique. Les hommes préhistoriques laissaient la trace de leurs mains sur les parois de leurs grottes, moi je signe des papiers pour exister encore un peu. Je gagnerai un jour de vie après ma mort : celui où Romain pensera à moi pour dire merci à mon souvenir…

Je repense à Fabien… J’aurais pu aller le voir mais… Rien que d’y penser je ressens une chaleur dans le cœur et dans le bas ventre. Voir une dernière fois son sourire peut-être ? Pour quoi faire ? J’ai tout effacé de lui dans mon portable. Son numéro. Ses messages. Ses photos. Ses textos. Il ne vivra plus pour moi que le temps que ma mémoire voudra bien lui accorder…

Bien calé dans mon fauteuil, je regarde mes compagnons de wagon. J’ai baissé le son de mon iPod en gardant les écouteurs sur ma tête. Mes lunettes de soleil contribuent à m’isoler de tout contact avec cette réalité confinée qui m’entoure. Deux rangs devant moi, j’entends une voix claire, à l’accent chantant. Une jeune femme qui parle et qui rit un peu fort sous les yeux d’un homme plus âgé. Le souvenir de Natou et de son Tony est là, j’aurais presque envie de la mettre en garde… De l’autre côté de l’allée centrale, une dame tout en noir. Muette. Digne. Droite. Sevère. Comme une veuve corse. Elle serre nerveusement entre ses doigts secs ce que je crois être un chapelet. Il ne me manque qu’un comte russe accompagné de son majordome et…

Ça serait marrant d’imaginer une tranche de vie, des rencontres, des chagrins, des joies, des amitiés dans un train… Une sorte de remake de « L’inconnu de l’Orient Express » avec plusieurs inconnus dans un tortillard… Je suis sûr que le soir dans mon wagon-couchette, j’aurais envie d’écrire une sorte de journal…

Je suis bientôt arrivé… le trafic plus dense sur les routes et autoroutes, l’effacement des champs mangés par des maisons anonymes et des immeubles empilés… Bientôt Lyon. J’y reste un mois et à l’automne je repartirai. Sans but. Je rêve d’un automne paisible, d’un hôtel ou d’une auberge un peu à l’écart. Je rêve de m’endormir sans souffrir. Oublier mes cachets, laisser mon corps reposer, faire un cocon pour ma solitude, laisser mon esprit et mes souvenirs égoïstes me tenir chaud…

Alors que le train entre en gare, j’ai en tête ce poème d’Appolinaire, « Automne malade » : « Les feuilles qu’on foule / Un train qui roule / La vie s’écoule… »

Personne sur le quai de gare pour m’accueillir… J’attrape ma petite valise, si lourde pourtant de mes chagrins, de mes peines, de mes échecs, de mes rêves inachevés…

Certains disent « tout est possible »
D’autres « tout n’est pas possible »
Mais moi ma cible
C’est de trouver ma vie perdue
Avec ta vie au coin d’nos rues
Je m’en vais, je m’en vais, je m’en vais
Je m’en vais, le cœur nu

Voilà…

Il était une fois l’eurovision 2021…

J’avais décidé de ne pas « live-twitter » l’eurovision. J’ai twitté pour les demi-finales et finalement, le temps que l’on prend pour rédiger un avis, le relire, regarder les réactions parallèles à la sienne… on perd le fil des prestations, la magie du spectacle (si ! si !), on rate des intentions, des mouvements, des regards, des trucs ringards, des trucs ridicules, des moments de grâce aussi.

J’ai donc regardé le concours, comme depuis pfiouaah… 50 ans ? Je le regardais enfant avec mes parents, je le regardais étudiant, j’ai continué à le regarder depuis, sans avoir failli une seule année. Et je me souviens avoir pesté en 1982, quand, sur décision purement politique, la France toute enculturée par Jack Lang décidait de ne pas participer à cette manifestation indigne d’un peuple dont il fallait élever l’esprit. Être politique n’est pas toujours synonyme d’aveuglement et la France repris place dans le concours en 1983 avec la chanson « Vivre » portée par Guy Bonnet, l’année où Corine Hermès gagna pour le Luxembourg avec « Si la vie est cadeau »…

Donc ce samedi 22 mai à 21h00, lorsque le Te Deum de Charpentier a retenti, je me suis calé dans mon fauteuil, direction Rotterdam…

Je suis toujours surpris, parfois amusé, parfois effondré, mais finalement souvent admiratif devant les trésors d’inventivité scénographiques proposées. D’aucuns (mon frère pour ne pas le dénoncer) critiquent ce barnum d’écrans, de fumigènes, de paillettes alors qu’il s’agit d’un concours de chansons… J’ai parfois tendance à être d’accord, quand la mise en scène devient caricaturale ou grotesque.

Un exemple ? La Norvège dont le représentant Tix, engoncé dans un manteau de plumes blanches, des ailes dans le dos, des chaines aux poignets, entouré de démons cornus tout vêtus et ailés de noir… Parait que ça portait le propos de la chanson « Fallen Angel » : malgré les handicaps et les aléas de l’existence, il y a toujours de l’espoir voire une rédemption. Mouais. En l’occurrence, le propos a été totalement plombé par le côté risible de la mise en scène… Le chanteur est affecté du syndrome Gilles de la Tourette, il est bourré de tics. Etait-il utile d’enlever ses lunettes pour montrer ses yeux clignotants de façon incontrôlée ? Bah non… Si sa maladie l’avait amené à balance un fuck, un bitch ou un mother fucker au milieu de sa chanson, là, oui… LÀ, ça aurait été marrant, voire culte…

Autre caricature ? La Grèce représentée par Stephania et la chanson « Last dance ». Je ne comprends pas comment le jury français a pu lui donner ses 12 points… Une tenue violette totalement ringarde mais surtout une mise en scène que je ne sais pas (ou n’ose pas ?) qualifier. Des silhouettes de danseurs (mal) intégrées (via un fond vert) laissant imaginer une chorégraphie d’hommes invisibles et une mise en place qui devait être tellement millimétrée qu’on avait l’impression que Stephania pensait plus à son positionnement qu’à ses paroles. Son regard était vide, comme si elle lisait un prompteur. En même temps, on ne peut pas dire qu’il y avait un contenu ou un message à faire passer… Donc une prestation à la limite du grotesque et de l’amateurisme. Tout était tellement prévu, calibré, ne laissant place à aucune spontanéité… Ça devait en jeteer plein les yeux, mais ça ne pouvait pas supporter le moindre soupçon d’approximation… Raté !

Je n’ai pas plus aimé le trio Hurricane représentant la Serbie tant le côté poupées gonflables chevelues était racoleur, pour ne pas dire putassier. Chaque année on a ce genre de prestation qui mise tout sur les ventilateurs, les lèvres botoxées et les silhouettes plastifiées supposées affoler les ados prépubères… qui d’ailleurs ne regardent sans doute pas l’Eurovision…

A l’inverse, deux chansons à discours « féministe » m’ont bien accroché.

La Russie, représentée par Manizha avec le titre « Femme russe » mêlait rap et traditionalisme que ce soit dans la mise en scène ou dans la musique. Je ne m’attendais pas à entendre la Russie de Poutine sur ce registre. Malgré la barrière de la langue, on sentait une telle conviction…

Dans un genre plus consensuel, Destiny pour Malte avec « Je me casse ». J’ai été touché par cette jeune fille de 18 ans, ancienne gagnante de l’Eurovision Junior, à qui on prédisait jusqu’à la semaine dernière une victoire éclatante, et qu’on a vu se « tasser » dans son fauteuil au fur et à mesure que les points s’égrenaient et ne s’additionnaient pas sur son compteur… Sa chanson était festive, sa voix remarquable, le gimmick « Je me casse » sur un solo de saxo qui rappelait Sunstroke Project (Cf. la Moldavie, 3ème en 2017) sa présence… Peut-être que la présentation a semblé bâclée… Peut-être que la tenue (robe courte et cuissardes sur un corps plus que voluptueux) n’a pas plu… Déception donc, alors que c’est une des chansons qui m’était le plus rapidement restée en tête après une ou deux écoutes.

Autre favori qui s’est laissé distancer dans les derniers jours, la Lituanie. The Roop proposait « Discoteque », une ode à tous ceux qui dansent seuls en boite. Déjantés, en jaune canari, une choré subtilement brouillonne et décalée, un chanteur au charme fou… Ils ont fini 8ème alors qu’ils figuraient dans le top 3 il y a moins d’une semaine. Ils sont cependant restés dans mon trio de tête jusqu’au bout…

Mes chouchous étaient apparemment beaucoup plus clivants. L’Ukraine, avec le groupe Go_A et sa troublante chanteuse : Kateryna Pavlenko m’a accroché dès la première écoute l’an dernier quand ils avaient été sélectionnés pour représenter leur pays avec la chanson « Solovey ». Une voix atypique, acidulée comme peut l’être le pamplemousse au petit déjeuner. Une technique vocale parfaite, une musique mêlant le folklore, la pop, l’électro pour donner au final un rythme sauvage et fou. Une composition du titre très bien maitrisée avec cette accélération du tempo, un rythme haletant soutenu par une projection sur les écrans géants de surfeurs d’argent multiples courant (vers quoi ?)… Cette chanson est l’exemple parfait de ce que j’aime à l’Eurovision : un titre captivant, une esthétique bluffante, une découverte de sonorités alternatives… Ce qui me rend heureux, c’est de constater que cet univers musical a convaincu alors que Go_A ne figurait même pas dans le top 10, une semaine avant le concours. Ils ont décollé lors des répétitions lorsque leur mise en scène a été dévoilée. L’Ukraine est l’illustration parfaite qu’un « emballage » bien maitrisé peut sublimer une chanson qui aurait pu ou dû rester expérimentale…

A l’inverse, j’ai le sentiment que c’est l’emballage qui a desservi la proposition suisse. Gjon Tears était donné vainqueur avec « Tout l’univers », superbe ballade servie par une voix exceptionnelle. Malheureusement l’écrin proposé n’a pas été à la hauteur. Sur le plan de la scénographie, la simplicité et la sobriété étaient de mise, mais pourquoi avoir imposé à ce jeune homme une chorégraphie imbécile, désordonnée, brouillonne alors qu’il ne semblait visiblement pas à l’aise. Je n’ai surtout pas compris en quoi elle s’harmonisait au propos. Du gâchis, hélas…

La Belgique était représentée par Hooverphonic. Wow. Qu’un groupe aussi prestigieux et respecté participe au concours… gros risque, certes, mais quel bonheur ! Une proposition atypique dans le cadre du concours, mais conforme à leur réputation. J’aurais tendance à dire qu’il était écrit qu’ils ne pouvaient pas gagner. Les professionnels les ont classé 13èmes , le vote populaire ne leur a donné que 3 points. Honte au télévote !!! Mais je suis personnellement tellement heureux qu’ils aient participé sans rien lâcher de leur exigence musicale, de leur style, de leur excellence, de leur élégance…

Autre proposition dont la côte a grimpé suite aux répétitions, et donc à la découverte de leur « décor », les portugais de Black Mamba. On a beaucoup glosé sur le fait que pour la 1ère fois de leur histoire, les portugais avaient choisi une chanson en anglais, abandonnant le choix toujours assumé de chanter dans leur langue nationale. Hélas, depuis longtemps, je me suis (comme beaucoup) habitué à la généralisation de l’anglais au concours. La proposition de Black Mamba était décalée : musique et ambiance d’un autre temps, la voix nasillarde du chanteur au look de Willy DeVille oscillant entre Willie Nelson et Neil Young, le côté rétro assumé en commençant la prestation en noir et blanc pour terminer accompagné par un décor en or sur écran géant. Là encore, belle surprise et reconnaissance méritée.

Je n’ai pas été sensible à la chanson bulgare, « Growing up is getting old », que j’ai qualifiée dans ma tête de dysniaiserie pleurnicharde, au « Sugar » insipide de la Moldavie, au style feel-good du « I don’t feel hate » allemand, au gospel néerlandais de Jeangu Macrooy…

J’ai cependant été « humainement » choqué du zéro pointé de la Grande Bretagne. Aucune prestation ne devrait être confrontée à un tel affront. Surtout que cette proposition me semblait moins critiquable sur le fond comme sur la forme que les propositions racoleuses à base de nanas à moitié à poil qui proposent de mettre le feu au fond des caleçons et des cerveaux reptiliens à coup de déhanchés plus ou moins lascifs accompagnés de danseurs aux torses masculins lisses et huilés…

Tant qu’on parle racolage… J’avoue que l’espagnol, Bals Cantò, si souriant, dans son pantalon noir très ajusté et prometteur… Mais je m’égare…

On va terminer avec la France et l’Italie…

Barbara Pravi a délivré une performance de toute beauté, magistrale et sobre. L’utilisation des effets, limités à leur plus simple expression (mais bravo pour l’ombre qui se désintègre en oiseaux…) la maitrise des éclairages… Bravo, rien à jeter. J’ai été heureux de voir la qualité de cette prestation et de constater qu’elle était appréciée : 3ème pour les jurys professionnels, 2ème pour le vote populaire. Ce n’était pas mon choix à l’origine de l’aventure. On a beaucoup fait référence à Piaf… Abus de langage et d’argumentation mais finalement la filiation a été assumée. Voilà- voilà en écho à Padam-padam… Un rythme de valse, la sobriété de la gestuelle, la sobriété de la tenue noire… tout fait pour qu’on se rappelle inconsciemment des « grands » de « grande époque de la chanson française » portée par des textes qui racontaient des histoires. Tout a été fait pour jouer sur des valeurs artistiques ancrées dans l’inconscient collectif, français comme européen. Ça a marché et c’est tant mieux, sans chercher à courir après une mode ou a insérer quelques mots en anglais parce qu’on croit que ça va plaire au public européen… Je dis bravo…

Je ne dis pas que la France aurait dû gagner, mais je ne comprends pas comment l’Italie a pu arriver à la première place. Pourtant vote des professionnels (3ème) et vote des téléspectateurs (1er) ont été cohérents entre eux. Je suis incapable de retenir la ligne mélodique, la construction de leur chanson. Je n’ai pas trouvé les éléments qui ont abouti à ce choix. Pas parce que je serais hermétique à une proposition rock dans le cadre du concours… Dans le style, la proposition finlandaise, « Dark side » de Blind Channel, me paraissait plus percutante et musicalement plus « parlante » avec un gimmick facilement mémorisable. Bon l’Italie a gagné. Ça faisait une dizaine d’années que ce pays du « Big Five » figurait régulièrement dans le top 5 ; la meilleure chanson étant selon moi celle de Mahmood, « Soldi », 2ème en 2019…

L’Italie a gagné, on a un scandale à la clé avec une image qui laisserait penser que Damiano, le chanteur, se serait fait un rail de coke alors qu’on décomptait les derniers votes. Certains hurlent à la honte et à appellent à la disqualification. Certains, c’est-à-dire les français. C’est stupide, c’est incongru, c’est vain. Et la 2ème place de Barbara Pravi restera toujours plus méritoire qu’une  1ère place qui serait acquise sur le tapis vert.

Rendez-vous en Italie l’an prochain. On se souviendra je pense de la tenue des chanteurs de Maneskin mais on aura oublié leur chanson « Zitti e buoni »…  Et le concours me passionnera toujours autant !

Parlez moi d’moi, y’a qu’ça qui m’intéresse…

Il était une fois un nombril…

Le mien !

C’est sans doute une question d’âge, ou de statut, mais finalement la question se pose : je fais quoi de ma vie maintenant que je suis à la retraite ?

Je ne fais rien. Je m’occupe de moi. Et de mon chat… Je n’en ai même pas honte même s’il y a au fond de moi une petite voix qui tente de se faire entendre et à qui je n’ai pas spécialement envie de donner un écho. Cette petite voix qui crie « Égoïste ! égoïste ! » sans qu’il y ait la moindre référence à la pub de Chanel…

Je ne m’ennuie pas. Je laisse le temps s’écouler. Le confinement – ou tout ce qui s’en rapproche – ne me pèse pas. Je vois mon frère au moins une fois par semaine pour prendre le café, je vais marcher au moins une fois par semaine avec ma meilleure amie, histoire d’entretenir ce qui peut encore l’être au niveau des articulations. Je vais faire mes courses le mardi à 13h00, parce qu’il n’y a pas grand monde à Auchan à cette heure-là. Parfois une « nouvelle activité » s’insère dans mes habitudes, genre les rendez-vous chez le dentiste…

Passionnant. Palpitant. Ébouriffant même…

Qu’ai-je fait depuis le mois de novembre 2019 ? Même pas honte de dire : rien !

J’ai souvent – voire toujours – été surpris par ces collègues de travail, professeurs ou personnels de direction, qui abordaient la retraite avec l’angoisse du vide. Et qui trouvaient très rapidement une occupation associative pour donner corps ou un sens à leur nouvelle vie. J’ai souvent – voire toujours – été surpris et même admiratif de cette volonté de s’occuper en donnant aux autres ce que la vie donne de plus précieux à mon sens : le temps.

Je me suis toujours flatté de savoir « ne rien faire ». Et je continue à penser que ce n’est pas donné à tout le monde d’être oisif… 

J’ai passé 40 ans de ma vie à travailler avec plaisir et envie, sans compter mes heures. Le travail a été mon seul compagnon, le seul capable de me faire oublier qu’une fois fermée la porte de mon bureau et branchée l’alarme du lycée, j’allais me retrouver seul avec ma télé et mon plateau repas… Quand la retraite est arrivée, j’en ai été heureux et j’éprouve toujours la même satisfaction à ne rien faire certes, mais surtout à choisir de ne rien faire.

Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les 6 mois de suspension subis en 2006 par la grâce maudite d’un directeur de l’encadrement qui portait comme un trophée ses initiales : P.D. Pendant ces 6 mois, j’ai tourné en rond et je me souviens avoir écrit qu’il était pesant de devoir « gaspiller le temps ». Les journées étaient longues et j’étais comme un drogué en manque. Me priver du travail que j’aimais, que j’avais choisi, auquel je me donnais sans compter était la pire des punitions qui pouvait m’être infligée.

Aujourd’hui les choses sont différentes. Mon temps libre est un temps que j’ai gagné, que j’ai mérité et dont je peux profiter. Le risque cependant, et ce billet est finalement une mise en abime assez étourdissante, c’est que tout ce temps ne me sert à rien d’autre qu’à parler de moi et de tourner autour du concept du « me-myself-and-I ». Si je regarde furtivement par-dessus mon épaule et que je réfléchis à ce que je raconte sur Twitter par exemple, c’est très ego-centré : MA retraite, MON poids, MON régime, MON chat, MES dents et bientôt dans les prochains épisodes, MON futur projet immobilier… Plus de distanciation, plus de support comme pouvait l’être mon boulot pour intégrer l’autre, qu’il soit prof, parent ou élève, plus de raison pour réfléchir sur des principes qu’ils soient éducatifs ou politiques, rien d’autre que moi.

Est-ce que j’ai honte de cette situation ? Pas sûr en fait… Les temps actuels ne me donnent pas envie de réagir publiquement tant les mots que je lis ici ou là, les idées exposées ici ou là, les critiques ou bonnes résolutions formulées ici ou là m’apparaissent comme autant de chausse-trappes, de pièges ou de boomerangs destructeurs… Ne parler que de ma petite vie, me réjouir des informations insignifiantes que certains autres acceptent de partager sur les réseaux sociaux, cela suffit à mon bonheur. Et contribue évidemment à m’enfermer dans mon cocon d’égoïsme rassurant et protecteur.

Je pourrais parallèlement profiter de ce temps pour réfléchir et me livrer à une introspection encore plus poussée sur mes manques, mes ratés, mes approximations. Mais à quoi bon ? Me rendre malheureux en contemplant la vacuité, l’irrésolution et l’inconsistance de mes années passées ? Devoir m’avouer que si je passe mon temps à ne rien faire aujourd’hui, ce n’est que la suite logique d’années passées à combler par une frénésie professionnelle le vide de ma vie personnelle ? Quel intérêt ?

Suis-je anormal de vivre ou d’envisager ainsi cette période de ma vie ? Après tout, Madame de Staël n’a-t-elle pas écrit que « la monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme ; la monotonie, dans le grand monde, fatigue l’esprit »…

Alors voilà… Je m’occupe de « moi ». Je parle de « moi », je raconte « moi ». Et j’ai l’âme tranquille. Avec comme seul support au sentiment fugace de culpabilité qui tente parfois de m’assaillir, le regard de mon chat qui réclame des câlins (un peu) et des croquettes (surtout).  

Mad world

Il était une fois un sentiment de vide… ou pas !

J’étais parti pour écrire un billet revendicatif, aigre, moralisateur. En un mot un billet négatif qui commençait comme ça :

Bizarre cette impression que tout va trop vite ET au ralenti… Les informations se bousculent comme des boomerangs en folie, on ressasse, on croit en avoir terminé, on pense que ça va se tasser, qu’on va tourner une page et y’a toujours un connard qui remet une pièce dans le juke-box.

L’intérêt d’être en mode privé sur twitter, c’est d’être un peu à l’abri des scories plus ou moins (et souvent plus que moins) nauséabondes véhiculées par les « rézosocios » cette nouvelle entité dont on veut nous faire croire qu’elle a sa personnalité propre alors qu’elle devient de plus en plus le cloaque glauque de la pensée humaine.

Cependant les saines colères de mes twittos préférés me font connaitre nombre de dérapages trop bien contrôlés de ce monde politique sans honneur qui nous gouverne ou qui aspire à nous gouverner. La solution serait bien évidemment de faire cure de sevrage mais il y a aussi des éclats de rire bienvenus partagés par ces mêmes twittos pour faire passer une pilule trop amère…

Le vrai malaise que je ressens c’est cette juxtaposition de plus en plus exacerbée des individualismes, des particularismes, des égoïsmes.

Et puis non…

Marre de ressasser le mauvais, l’inachevé, l’incompréhensible, l’inacceptable, le rance. L’esprit parti vagabonder dans les brumes lointaines du c’était mieux avant, les oreilles bercées par des chansons du siècle dernier version seventies, je me suis souvenu d’un visage, d’un nom, d’une personnalité. Claude Teston, mon prof de français en classe de 1ère, l’année du bac de français.

Ce professeur nous faisait lire. Les livres qu’on voulait, certes dans une liste pré-établie (y’avait un programme quand même !), mais les livres qu’on décidait de choisir selon notre curiosité, notre sensibilité. Dans l’année on avait une contrainte : faire un exposé sur une de ces œuvres librement choisie. La raconter succinctement, l’analyser rapidement mais surtout répondre à une question : pourquoi avoir eu envie d’en parler aux autres. Partager. Expliquer. Argumenter. Partager. Émouvoir ou Amuser. Convaincre. Partager. Parce que si la lecture est un plaisir solitaire, le livre, la littérature, étaient, d’après M. Teston, des émotions qu’on doit partager.

Je me suis souvenu d’un cours sur les romantiques, le mal-être, la mélancolie, le ciel bas et lourd qui pesait comme un couvercle sur l’âme de Baudelaire… Je me suis souvenu de ce cours que M. Teston avait conclu en nous rappelant que, quand on a le sentiment que rien ne va, que tout nous échappe, que tout glisse dans le glauque, dans le gris, dans l’obscurité, il reste les livres, il reste l’imagination, il reste la possibilité d’inventer un horizon et la lumière…

M. Teston faisait partie de ces profs qui marquent à leur insu ceux et celles qui l’écoutaient.

Il devait avoir 40 ans quand j’en avais 17. J’ai le souvenir (approximatif) de son âge parce que j’ai encore en mémoire la joie qu’il avait souhaité partager avec nous, ses élèves, alors qu’il venait d’apprendre qu’il allait être papa pour la 1ère fois, alors qu’à son âge… J’étais en 1ère littéraire, seul garçon avec 23 filles. Autant dire que ce genre de situation bouleversait mes camarades de classe, c’était teeeeeeeeellement chou… (Et moi je trouvais ça émouvant aussi parce que je m’imaginais être papa un jour aussi).

En son honneur, lors du cours suivant, j’avais demandé à prendre la parole, comme c’était la coutume lorsqu’on avait un compte-rendu de livre à partager… et, la voix un peu mouillée, je lui avais récité le poème de Victor Hugo : Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille / Applaudit à grands cris. / Son doux regard qui brille / Fait briller tous les yeux, / Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, / Se dérident soudain à voir l’enfant paraître, / Innocent et joyeux.

 Il avait souri, l’œil embué. Mes copines m’avaient applaudi timidement en épiant la réaction du prof… Il avait enchainé (presque) comme si de rien n’était, en me demandant de justifier mon choix et de répondre à la question traditionnelle : Pourquoi avoir éprouvé l’envie de partager ce texte.

Je ne pouvais pas lui dire « parce que je suis heureux pour vous ! parce que je vous admire ! »

Je ne pouvais pas lui dire que c’était ma façon de lui retourner les paroles d’espoir et d’avenir dont il parsemait ses cours à notre intention. J’ai dû balbutier une réponse banale, insipide, rapide et convenue…

Alors voilà… Aujourd’hui j’ai décidé que j’oublierai les Blanquer, Schiappa, Zemmour, Erdogan et Bolloré, les querelles incongrues à propos des écolos, d’Hidalgo et des généraux frondeurs, le confinement, les masques, les vaccins… J’oublierai tout ça pour ne garder que les souvenirs qui en valent la peine. Pas parce que c’était mieux avant… mais parce que ça fait du bien de faire remonter des émotions positives. Et de les partager…

Merci Monsieur Teston, vous ne le saurez jamais… mais aujourd’hui encore, je me souviens de votre humanité, de votre bienveillance et de votre optimisme. Et dans ce monde désespérément fou et narcissique, ça fait du bien !

I am (not) what I am (part 2)

Il était une fois un coming out raté…

J’ai regardé il y a quelques jours un documentaire « Mon fils est homo » qui avait été diffusé à la télé il y a quelques mois. Parmi les témoignages, celui d’une maman, la seule à rester dans la pénombre de l’anonymat, qui expliquait l’effondrement intérieur ressenti quand son plus jeune fils (elle a trois enfants ) lui avait annoncé qu’il était homo… Peu de temps après, l’ainé lui avait déclaré que lui aussi, était gay. Et il avait ajouté, devant sa mère effondrée : « mais enfin maman, tu sais bien ce qu’on dit : ça marche par portée ». D’ailleurs, la sœur elle aussi est lesbienne… La maman l’a appris plusieurs mois plus tard, ravivant les questionnements-types : « Qu’est-ce que j’ai raté dans l’éducation que je leur ai donnée ? »…

Mon frère est homo et, même si ce mot n’a jamais été clairement prononcé en famille, je sais que mes parents « savaient » sans en parler ouvertement… et qu’ils « luttaient » pour ne pas en faire un sujet de discussion car – étant donné les caractères bien trempés de maman et de son fils aîné – ça aurait tourné au clash violent. Les dialogues peuvent difficilement se vivre et survivre à un « C’est comme ça » aussi définitif que basique et caricatural…

N’en pas parler, c’était aussi le meilleur moyen de préserver l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre. Maman avait, je crois, intériorisé cette forme de « lâcheté », bien éloignée pourtant de sa personnalité…

En 2006, lorsque l’affaire de mon blog a éclaté, lorsqu’il est devenu évident que cela allait devenir un sujet dans les journaux, il a fallu que je prenne les devants. Je n’avais pas fait mon coming out et seuls mes « lecteurs » savaient. Pas mes parents, j’ai envie d’écrire surtout pas mes parents. Je me souviens avoir alors écrit que j’en voulais à celui qui me sanctionnait parce qu’il allait m’obliger à me dévoiler à mes parents. J’avais rêvé de pouvoir dire un jour à mes parents « je suis amoureux d’un garçon » et non pas « je suis homo ». Je rêvais d’un coming out motivé par l’amour, par le cœur, par les sentiments, et non pas limité à un simple mot – l’homosexualité – qui renvoie trop souvent, par ses sonorités, à la sexualité, donc au sexe…

Papa et Maman ont été merveilleux de force, de soutien, d’amour dans cette épreuve. Mais même si tout était finalement réuni pour rendre transparente ma vie, je me souviens avoir expliqué, à mi-voix que… quand on ne rencontre pas l’amour avec une femme, chercher du réconfort avec un homme était plus simple, plus immédiat, moins contraint par les enjeux ou par les rituels de séduction… En clair, j’avais laissé la porte entrouverte, j’étais… bisexuel.

Pour mes parents, c’était une rue pavée de bombes qui éclatait sous leurs pieds. Les dangers d’internet dans lesquels leur fils s’était englué, une situation professionnelle qui explosait, la révélation d’un pan entier de la vie intime de leur gamin qui leur explosait au cœur. J’en voulais à ce sinistre haut fonctionnaire qui me piétinait en me sanctionnant, mais qui piétinait aussi la vie calme et sereine de mes parents. Je lui en voulais de me déshabiller publiquement. Un des aspects les plus violents, c’était d’être obligé de convenir que je m’étais caché, que j’avais menti à mes parents pendant tant d’années. Pas facile non plus pour eux, qui avaient déjà 70 ans, de devoir tout « reformater ». Si j’avais été honnête avec moi-même, c’est lorsque j’avais 20 ou 25 ans que j’aurais pu ou dû leur en parler… (A condition de me l’avouer à moi-même d’ailleurs !) A 40 ans, outre les questionnements culpabilisants qui semblent devoir assaillir tous les parents quand on les interroge, s’ajoutait la révélation d’un mensonge entretenu jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après années… Oui j’avais menti à mes parents…

Et j’ai continué à leur mentir, dans un silence plus ou moins tacitement accepté par eux comme par moi. Je crois que j’ai laissé penser que ce qui avait été évoqué/révélé dans les journaux, c’était une passade, une période hésitante de ma vie, mais pas ma vie.

Je ne les ai jamais détrompés complètement…

Je ne les ai en fait jamais détrompés tout court.

On a « oublié » d’en reparler sereinement, on a « omis » d’en parler franchement.

Mon frère, sans rien dire lui non plus ouvertement, avait laissé comprendre que de son côté, le doute n’existait pas. Mais rien n’a jamais été exprimé clairement. Question de caractère, de tempérament. Il aurait balancé le fait qu’il était homo comme une provocation, cassante, définitive… et les mots qui auraient suivi auraient eux aussi été cassants, définitifs. Alors il parlait de Jean Luc, de son ami avec qui il voyageait, avec qui il partait en vacances. Mais les mots n’ont jamais dépassé l’allusion. Pourtant Papa et Maman n’étaient pas psycho-rigides, ni homophobes. Ils étaient même pétris de bienveillance… Je pense qu’ils étaient seulement mal à l’aise, contrariés, inquiets. L’homosexualité ne leur apparaissait pas comme étant « anormale » mais… Mais pas forcément « normale » pour autant. L’incompréhension était, je crois, le sentiment dominant toute autre considération dans leur esprit et dans leur cœur.

Si je dois m’en vouloir (et je m’en veux maintenant que je ne peux plus rien changer) c’est de ne leur avoir pas fait confiance… De n’avoir pas eu la l’intelligence de comprendre que leur amour aurait évidemment permis de surmonter leurs craintes et leur peine.

Peine, parce qu’il est tellement plus facile d’être hétéro. Peine, parce que même si Maman clamait haut et fort quand j’étais gamin, qu’elle ne serait pas là pour jouer à la nounou avec mes futurs enfants… elle aurait tellement aimé me voir devenir papa…

Quelques années plus tard, Papa n’était plus là… Tous les 15 jours j’allais voir Maman, je l’aidais, je faisais des trucs aussi bêtes et basiques que faire les courses, faire son lit… des choses que son état de santé et la faiblesse dans des jambes ne lui permettaient plus de faire avec aisance ou facilité… L’occasion aussi de manger tous les deux, parce que Maman mettait un point d’honneur à continuer à cuisiner pour moi… Je lui racontais des anecdotes liées à mon boulot…

Un jour, je lui ai raconté que « l’affaire Garfieldd » m’avait une nouvelle fois éclaté au visage, 10 ans plus tard, avec des élèves qui avaient trouvé sur Google des traces de mon passé. Je racontais ces élèves qui criaient « Garfieldd ! Garfieldd ! » dans les couloirs… Je racontais comment j’avais fini par les identifier. Je racontais comment le les avais convoqués à mon bureau… Je racontais comment j’avais interrogé ces élèves en leur demandant : « vous espérez quoi ? me mettre mal-à-l’aise ? m’obliger à baisser la tête parce que je suis pédé ? mais je n’ai pas à avoir honte de ce que je suis… en revanche vous, vous êtes tellement minables que vous n’osez pas agir à visage découvert ! C’est vous qui devriez avoir honte !» J’étais finalement assez fier de moi, mais pas préparé à la réaction de Maman : « Mais pourquoi… tu n’es pas pédé ! »

« Non, bien sûr Maman, mais tu sais bien c’est ce qui a été mis en avant à l’époque… »

Voilà… Non, bien sûr Maman

Ce jour là encore, j’ai menti. Ce n’était plus l’heure…

Je n’ai finalement jamais fait mon coming out…

J’avais des choses à te dire
Mais je n’ai pas trouvé les mots
Il va falloir que tu lises
Entre les lignes, entre les mots

I am (not) what I am…

Il était une fois un « best friend »…

Bien sûr, ce n’est qu’un test-à-la-con.

Bien sûr, quand je l’ai vu passer sur twitter, je l’ai fait.

Bien sûr, ce sont des foutaises. Comment à partir de photos, de couleurs ou de chiffres peut-on sérieusement définir, en huit questions, une personnalité ?

Mais bon… Ce test-à-la-con qui n’a aucune valeur, qui ne repose sur rien de scientifique, qu’il faut obligatoirement prendre avec recul et fantaisie me définit comme le « gay bestie », le « bon copain gay » : « tu es l’ami de tous les amis. Peu importe ce que tu fais dans la vie, tu accorderas toujours la priorité à ton meilleur ami et seras là autant que tu le peux pour le reste de tes amis. » Genre « la fille-à-pédés » version mec. Le mec qu’on aime bien, sur qui on peut compter, à qui on peut tout dire, avec qui… avec qui on ne risque rien, avec qui il ne se passera rien…

Qu’on soit une fille ou un garçon…

Alors c’est un test-à-la-con qui vise juste quand-même… Et c’est rageant. D’ailleurs le test indique aussi LE point négatif : « Côté cœur, tu risques de rester seul pour toujours… »

Ben voilà, tout est dit.

Quand j’y pense, je crois que j’ai (souvent ? toujours ?) laissé passer le coche. Je suis resté sur le quai et je ne peux m’en prendre qu’à moi : vouloir le plus, vouloir le mieux. Vouloir, ou même simplement espérer un mec idéal et/ou idéalisé. Rêver de LA rencontre, mais surtout ne rien faire de concret ou de viable pour la faciliter (pour ne pas dire la provoquer).

Et puis, quand un regard se faisait un peu insistant, un peu explicite, ne pas vouloir y croire, ne pas s’autoriser à y croire, ne pas donner suite, tourner les talons, s’enfuir.

Fuir, m’échapper, disparaitre avant que l’autre ait pu aller plus loin que le sourire, le regard, ou le bonjour engageant. Ne pas lui faire confiance tout simplement parce que « moi » a finalement été plus important que « lui » : je n’ai jamais fait confiance à l’autre parce que le filtre « je-moi-ma-vision-mes-certitudes » a toujours été un rempart à la simplicité, à la sincérité que l’autre aurait pu m’offrir.

J’ai pu m’apitoyer longuement sur le fait que je suis rentré souvent toujours seul chez moi, même après avoir accepté de rencontrer quelqu’un après quelques échanges sur des sites spécialisés… Maintenant que j’ai 60 ans passés, je peux avouer (et m’avouer) que je me suis souvent toujours menti à moi-même : j’ai rencontré des garçons mais je ne leur ai jamais donné leur chance. Pas plus que je ne me suis donné la chance de les laisser me conquérir, d’être séduit par autre chose qu’un simple contact épidermique ou des regards faussement complices dans une pénombre propice aux fantasmes et aux rêves…

Donc… j’ai très souvent été le bon copain, et je le suis resté. Si je mets de côté les rencontres fugaces, les « amours de passe-partout » chantés par W. Sheller, je me suis fait des copains, des amis et parmi eux, qui sait, il y a peut-être eu des rencontres auxquelles je n’ai pas donné d’espace, je n’ai pas donné la chance ou l’opportunité de muer, de se transfigurer. Peut-être qu’il y a parmi ces garçons rencontrés, des histoires naissantes auxquelles j’ai refusé la possibilité de s’épanouir. Je ne suis pas doué pour le jeu de la séduction. Peut-être que parce que, quand je joue, je n’aime pas perdre…

Je me souviens encore de ce repas entre copains, un soir d’été à Cassis. Il avait 28 ans, j’en avais 35. Il était skipper pour vacanciers friqués. Les cheveux décolorés par le soleil et le sel, le teint hâlé, les épaules larges. Et puis ce duvet blond sur les avant-bras qui reflétait si joliment le soleil d’une fin d’après-midi… D’un sourire il m’avait éclaboussé de désir et de séduction. Il me parlait, mais je mettais un point d’honneur à m’adresser de façon impersonnelle à la tablée. Il me regardait, mais je scrutais intensément le fond de mon verre… J’étais en vacances, il devait aller rechercher des clients en Corse, pourquoi naviguer seul ? Il m’offrait l’hospitalité sur son bateau pour la semaine à venir… Le scénario était écrit en lettres tellement majuscules que mes potes n’attendaient que mon acceptation pour boire un dernier verre et fêter ça…

Mais, à peine ma pizza finie, je me suis levé, j’ai salué mes copains, un peu surpris et je suis parti sous un prétexte fumeux. Je n’ai pas répondu à un « tu ne veux pas rester un peu avec nous… ou avec moi ? »

Je me suis dégonflé, persuadé que je pourrais que le décevoir si on allait plus loin.

Le lendemain, je me suis fait traiter de gros con par mes potes. Personne n’avait compris. Le skipper avait flashé sur moi, il était décontenancé. Lorsque le groupe s’était séparé, il avait seulement dit : « c’est dommage il me plaisait bien ce petit homme… » (Je n’ai jamais oublié cette formulation…)

Voilà. Je suis comme ça… Il aurait pu y avoir quelque chose. Peut-être autre chose qu’un coup d’un soir… Un truc tellement différent que ce que je connaissais, tellement différent de ces coïts furtifs de saunas ou de ces rencontres grinderisées où seul l’aspect cul compte… même quand la « cible » prétend être ouverte à du sérieux…

Ce souvenir est tellement révélateur de la vie affective dans laquelle je me suis enfermé  : entre faux-semblants et rêves inavoués, je me suis interdit d’oser, je me suis interdit d’être surpris, d’être cueilli, d’être séduit… Je me suis interdit d’être heureux autrement que tout seul.

Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de malheureux ? Non, pas vraiment… Mais je sais que je n’ai et que je n’aurai jamais qu’une connaissance imparfaite du bonheur…

Parce que je n’ai jamais accepté le regard que je pose sur moi, ni le regard des autres. Parce que je n’ai jamais eu confiance en moi, ni accepté de faire confiance aux autres…

Peut-être parce que je n’ai jamais pleinement accepté d’être ce que je suis.

Multiplication et division sont sur un bateau…

© Michel Granger – Le trac

Il était une fois un mec nul en maths…

Notez, je ne suis pas tout seul : les études internationales, depuis plusieurs années, montrent que les français – à part Cédric Villani – ne savent pas compter. Mais j’ai le sentiment que cette incapacité à comprendre la chose mathématique est consubstantielle de la nature française.

La France est devenue un pays où – dès lors qu’on s’intéresse aux opinions exprimées – la multiplication équivaut à la division. Un pays où – dès qu’on étudie les modes de vie des uns et des autres – la soustraction tend à prendre le pas sur l’addition. Un pays où la soustraction crée la division, où la multiplication crée à la fois l’addition et la soustraction, tandis que la division a pour résultat la soustraction mais rarement l’addition… Et on pourrait multiplier les relations à l’infini.

‘Tain, le mal de tête !

Twitter, sur cette question, est un révélateur extrême de tous les individualismes exacerbés. C’est la foire d’empoigne des sensibilités parfois écorchées, des à-peu-près sémantiques et des hystéries extrémisantes.

Je suis resté scotché en lisant que dans plusieurs pays, la traduction des poèmes d’Amanda Gorman, qui est apparue lors de l’investiture de Joe Biden créait la polémique… L’équipe d’Amanda Gorman avait donné son accord pour que la traduction hollandaise soit confiée à Marieke Lucas Rijneveld. Las ! Des voix se sont élevées pour s’opposer et finalement interdire que cette traduction soit effectuée par une personne autre que femme et noire. La formulation employée pour condamner l’hypothèse de confier la traduction à un traducteur lambda « caucasien » me laisse sans voix : l’artiste et militante néerlandaise, Olave Nduwanje parle de « surplomb de la pensée blanche ». De son côté, le traducteur catalan Victor Obiols, initialement pressenti pour faire le même travail en Espagne, mais finalement écarté, a réagi : « Si je ne peux pas traduire une poète, car elle est une femme, jeune, noire, américaine du 21e siècle, alors je ne peux pas non plus traduire Homère parce que je ne suis pas un Grec du 8e siècle av. J.-C. ou je ne pourrais pas avoir traduit Shakespeare parce que je ne suis pas un Anglais du 16e siècle ». Pas mieux pour dénoncer l’absurdité d’une position montrant qu’un cerveau peut, lui aussi, être affublé d’œillères…

Un autre débat qui me laisse dubitatif, c’est celui qu’on appelle la « cancel culture » : faire disparaitre des représentations publiques tous ceux et celles qui auraient fauté, dans le passé, contre les principes qui prévalent dans le présent. Ça va de Colbert à Napoléon, d’Annie Cordy à Victor Schoelcher… Vouloir éclairer les actions des siècles passés à la lumière de la pensée actuelle m’apparaît profondément stupide. Personne n’est à l’abri de cette inquisition mémorielle. En cherchant bien, je suis sûr que Gandhi, Victor Hugo, Mandela, Coluche, Molière, Georges Sand ou François d’Assise ont des choses à se reprocher selon nos valeurs et critères en vigueur le 18 mars 2021. En procédant de manière aussi radicale à la limite du fanatisme, on nie le rôle de l’éducation. Plutôt que d’effacer, il faut expliquer. Il faut permettre de comprendre que le blanc et le noir (si j’ose dire) ne sont pas les seules façons de caractériser la présence ou l’absence de lumière… On peut soulever les problèmes, présenter les questionnements… Mais en apportant – voire en imposant – comme solution des réponses aussi caricaturales, arbitraires et dépourvues de nuance que celles que l’on cherche à combattre, j’ai le sentiment qu’on fait fausse route et qu’on pénalise la cause que l’on souhaite défendre.

Autre exemple de la complexité des mathématiques rapportées à la sphère humaine : je ne comprends plus rien à la mouvance homosexuelle. Je croyais benoitement que j’étais gay, pédé, homo… Je croyais, lorsque je participais à la gaypride, que je défilais derrière le drapeau arc-en-ciel. Quel couillon j’ai pu être ! J’ai déjà appris avec le temps à composer avec les bears, les daddys, les twinks, les cubs… J’ai peu à peu compris qu’en vrai, je faisais partie de la grande famille des LGBT. Ben… Bonjour les LGBT ! Mais en fait non. La famille s’appelle LGBT+. Euh… non… c’est LGBTQIA+. Le « plus » permettant d’inclure « tous les autres ». Les américains vont même jusqu’à dérouler LGBTTQQIAAP : lesbian, gay, bisexual, transgender, transexual, queer, questioning (des personnes qui se questionnent sur leur sexualité), intersex, asexual, allies (les alliés hétérosexuels de la cause), pansexuels (qui revendiquent une attirance pour n’importe quel genre). En rajoutant parfois « O » pour others, on n’est jamais trop prudent. Je frémis à l’idée qu’il y a encore 18 lettres de l’alphabet qui n’ont pas été mobilisées dans le sigle… Et le drapeau arc-en-ciel a gagné des bandes blanche, rose, bleu pâle, marron et noire… Bon… Au milieu de tout ça, moi qui avais déjà du mal à trouver un mec tout simple qui assume d’être pédé, pour partager mes jours et mes nuits, je n’ose plus adresser la parole à personne par crainte de le froisser et de ne pas le comprendre… Pire encore, de lui manquer de respect…

Je suis tellement perdu que je n’ose pas m’affirmer « cisgenre » de peur de… De peur de faire peur ou d’être incompris. On est tellement loin de Polnareff qui chantait « Je suis un homme / quoi de plus naturel en somme… »

Je suis surpris que personne n’ait demandé à effacer de la mémoire collective Neil Armstrong et son sulfureux « That’s one small step for a man, one giant leap for mankind » puisqu’il aurait sans doute été plus respectueux et juste de déclarer « It’s a small step for a man or a woman or a cisgender or queer or transgender person (sorry to those I forgot or misname), but it is a giant step for mankind in its global sense. If I may say so…»

Il est là, le monde actuel : une addition de particularismes qui divisent, qui mènent à la multiplication des individualismes – voire parfois d’égoïsmes – et qui n’aboutissent qu’à la soustraction, voire même à la disparition du ciment social, ou du simple respect de l’autre. Quel(le) qu’il/elle soit…

Ah oui… J’oubliais… Y’a aussi l’écriture (dite) inclusive… Georges Perec a un jour publié un roman sans utiliser la lettre E. Voilà un nouveau challenge à relever : écrire un jour un livre sans référence à quelque genre que ce soit et qui ne heurte la sensibilité d’aucun être vivant sur cette terre (de quelque espèce que ce soit, parce qu’il est évidemment hors de question – comme nous le rappellent les antispécistes – d’exclure les animaux de nos manifestations de respect…)

Quant à moi, je continue à me considérer comme un mec, imparfait et complexe (mais terriblement attachant, non ?) Et je n’ai pas envie de m’en excuser. C’est déjà tellement dur de vivre que je refuse de vivre enfermé dans une case.

Je vais ré-écouter Zazie. Tu vois, j’suis pas un homme / Je suis le roi de l’illusion / Au fond, qu’on me pardonne / Je suis le roi, le roi des cons

Je hais les dimanches

Il était une fois le dimanche soir…

Michel ! tu as fait tes devoirs ? apporte-moi ton cahier de textes ! Que je la redoutais cette phrase qui ponctuait le dimanche soir, entre la fin de Sport Dimanche – l’ancêtre de Stade 2 – et Benny Hill. Evidemment j’avais fait mes devoirs, mais… Les avais-je fait avec le sérieux nécessaire ? Et ce cahier de textes dans lequel figurait mon emploi du temps… qui autorisait LA question : Et tu n’as pas d’exercices de maths (ou d’anglais, ou de physique…) pour le prochain cours ? Je ne pouvais pas lutter : s’il n’y avait pas de devoir, il y avait obligatoirement une leçon à apprendre, à réviser… une interrogation écrite à préparer…

A ce jeu-là, Papa était le plus redoutable. Il avait une mémoire très précise. Il savait que la prof de philo donnait une dissertation à faire trois semaines à l’avance, que le prof de maths faisait un devoir « sur table » tous les quinze jours, que la fin d’un chapitre d’histoire ou de géographie déclenchait le contrôle en classe… Et il anticipait mes manques, mes oublis, mes ratés, mes tentatives de camouflage…

Le dimanche soir, quand j’étais en terminale, mon frère partait en internat en classe prépa. Il prenait le train à 21h32 et je l’accompagnais à la gare. Puis je rentrais tout seul après avoir regardé le train disparaitre au bout des rails. Et ça me rendait triste.

Le dimanche soir quand j’étais CPE, j’accueillais les élèves internes qui habitaient loin. C’était une drôle d’ambiance dans ces dortoirs à moitié vides dans lesquels on regroupait ceux que j’appelais « les naufragés du dimanche soir ». Exceptionnellement, je leur laissais le droit de regarder la télé après le film de TF1, pour avoir les dernières infos sportives sur la 3… Et je n’avais pas besoin de gueuler dans les couloirs pour obtenir le calme ou le silence. Le dimanche soir, les élèves présents n’avaient pas le cœur à chahuter…

Le dimanche soir quand je travaillais, j’étais contraint de sortir la table à repasser à 22h30 ou 23h00 pour finir par faire ce que j’aurais pu ou dû faire quelques heures plus tôt. Ou la veille. Et que j’avais, comme toujours, repoussé. Pendant 30 ans j’ai fait comme ça. Sans réussir (ou vouloir trouver) une autre façon de faire. Sans refuser la procrastination systématique, quasiment institutionnalisée. Repasser les 3 ou 4 chemises dont j’allais avoir besoin pour la semaine. Bien faire le pli sur les manches. Veiller à ne pas faire de faux-pli dans le dos. Bien aplatir les pans du col. Pester parce qu’un bouton était prêt à tomber et que je n’allais pas – en plus – faire de la couture à minuit moins le quart… Généralement cette chemise-là restait, en vrac sur une chaise pendant 15 jours. Trois semaines. Parfois plus…

Le dimanche soir quand j’étais personnel de direction, quand j’avais éteint la télé, rangé les chemises sur leurs cintres dans l’armoire, rangé le fer à repasser à peine refroidi, quand je m’étais glissé sous la couette je pensais aux rendez-vous de la semaine, au prof que je devais… à l’élève dont les résultats… aux parents que… à la circulaire qu’il allait falloir…J’ordonnais tout ça dans ma tête et le sommeil venait envelopper mes angoisses, mes craintes de rater une échéance, mes colères en gestation…

Le dimanche soir parfois, je me la jouais Charles Aznavour, tout seul dans mon grand lit : Je me couche mais ne dors pas / Je pense à mes amours sans joie / Si dérisoires / À ce garçon beau comme un dieu… ce garçon que je n’avais pas été capable de contacter, de rencontrer… voire – dans le meilleur des cas – de garder ne serait-ce que pour une nuit…

Le dimanche soir, depuis que je suis retraité, j’ai toutes ces histoires, ces images, ces moments qui me reviennent en mémoire et qui se bousculent dans ma tête, dans mon cœur, dans mon ventre… Des histoires, mes histoires qui créent des bouffées d’inquiétude furtives, fugaces, folles que je ne réussis pas encore à esquiver, qui ne s’estompent toujours pas… Il s’est écoulé plus de 60 dimanches sans contrainte, sans échéance, donc sans raison d’être angoissé… Mais je ne suis pas encore totalement guéri de cette montée de stress… de ce blues du dimanche soir…

Dimanche soir, une fois encore, je n’étais pas bien… On était le 7 mars… Maman aurait eu 86 ans.